Cet article a été remis à jour en novembre 2012

Ce document intéressera les comédiens (ainsi que les acteurs) et les juristes.

Dans cette scène, une troupe cherche un comédien pour interpréter le Schpountz.

 
Ajouté par marcelpagnolofficiel le 26 janvier 2009

 

La phrase "Tout condamné à mort aura la tête tranchée" était extraite du code pénal français à l’époque où la peine de mort avait encore court (jusqu’en 1982, avec la guillotine). Cette phrase, supposée neutre, constituait selon le personnage de Fernandel, une bonne base d’exercice théâtral.

 Marcel Pagnol (1895-1974) situait la plupart de ses films en Provence. On lui a d’ailleurs reproché d’avoir abusé des clichés sur cette région et, notamment, Marseille.

Transcription :

Le 1er homme – Le Schpountz, le Schpountz, c'est lui.
La troupe – Bien sûr !

Irène– Mais qu'est-ce que c'est que le Schpountz ?
Le 1er homme – Le Schpountz, monsieur, le Schpountz, c'est un rôle extraordinaire dans un film extraordinaire.
Irène– Ah.
Le 1er homme – Depuis cinq ans, on n'a trouvé aucun artiste pouvant l'incarner. Aucun. On a essayé toutes les plus grandes vedettes. Toutes. Toutes. Tous les plus grands noms de l'écran. Aucun n'a pu l'incarner. C'est... Greta Garbo en homme. Vous vous rendez compte ?
Irène– Monsieur, vous m'effrayez un peu.

Le 2ème homme – Oui. Il ne faut pas s'emballer. Moi, il me semble que dans la vie, monsieur est un Schpountz. Mais à l'écran...
L’homme à lunette – Mmmh. Il serait encore beaucoup plus Schpountz.
Le 2ème  homme – Oh, ça, c'est à voir.
L’homme à lunette – Oh ça, non, mes enfants, moi, je donne mon avis. Il est bien évident qu'il serait subordonné à des essais. Non, mais on peut se tromper.

Irène– Oui mais alors... ces essais qui sont à la base de tout, quand les fait-on ?
Le preneur de son – Ben moi je peux tout de suite faire un essai de son, si vous voulez.

La femme – Est-ce que vous savez quelque chose par cœur ? Un poème ? Une chanson ?
Irène– Oui oui, madame, oui. Mais je ne veux pas vous dire un poème, ni vous chanter une chanson. Ce serait une tricherie. Parce que si le poème est beau vous pourriez en attribuer le mérite au récitant. Je vais donc vous proposer autre chose qui sera beaucoup plus concluant.

Une voix – Oh mais c'est qu'il est très intéressant.
Une autre voix – Mais laisse-le donc parler.

Irène– Merci. Oui. Ce que je vous propose, messieurs, c'est de réciter l'article du code civil le plus court et le plus net. Je dirais presque le plus tranchant. C'est celui-ci : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ».
Une voix – Oh. C’est pas gai, ça.
Irène– Non c’est pas gai, c’est pas gai, non. Mais ça peut le devenir. Je prétends, messieurs, devant votre accueil amical, vous donner une démonstration complète de mes modestes mérites. Je vais avec cette simple phrase vous inspirer les sentiments les plus divers. Tout sera dans l’expression.

Le 1er  homme – Qu’est ce qu’il doit avoir, comme expressions !
Irène– Ne me louez pas d’avance, monsieur. Attendez. C’est prêt ?

Le preneur de son – Oui, oui, absolument.
Irène– Eh bien alors je commence.
Le preneur de son – Voilà.

Irène– [tousse un peu] [rire dans l’assistance] La crainte : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ».
La troupe – Oh ! Bravo ! Ça, c’est inouï, alors...

Une voix – Et... heu... la pitié !
Irène– La pitié : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ».
La troupe – Oh. Émouvant ! Émouvant !

Une voix – Interrogatif et affirmatif !
Irène– « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ? » « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ! ».
La troupe – Quel acteur ! Très bien.
Irène– N’est-ce pas ?
La troupe – Très bien ! Ah !

Une voix – Et... pensif !
Irène– Pensif : « Tout condamné à mort ... tranchée ».
Un photographe – Oh ne quittez pas l’expression ! Gardez l’expression ! Ne bougez plus... voilà !
Une voix – Il a une tête très objective.

Une voix – Comique !
Irène–  « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ».[Éclat de rire général et acclamations]

Irène– Et maintenant, mesdames et messieurs, je vais vous chanter, parce que j’ai un peu de voix aussi une petite chanson de ma composition qui met en relief les deux faces de mon petit talent.
Une voix – Sans musique ?
Irène– Oh monsieur, moi, vous savez... quand je chante, l’orchestre, je l’entends.

Avez-vous remarqué dans l’existence
que les couples ne sont pas assortis.
Car bien souvent, si la dame est immense
En général le monsieur est petit

La femme à barbe épouse l’homme imberbe
Le gros la maigre et la maigre le gras
Le doucereux adore la femme acerbe
Quoiqu’on en dise, moi je ne comprends pas ça

Car pour s’aimer c’est très curieux,
Il n’y a pas de juste milieu

Je n’ai jamais compris l’amour
Il est souvent aveugle et sourd
Pas besoin de discours
On y revient toujours
Je n’ai jamais compris l’amour

Approuvez-vous tous ces chats de gouttière

qui pour l’amour se courent après en miaulant ?
si on faisait comme eux des heures entières
on trouverait que c’est trop fatigant

Et pour les chiens croyez-vous que c’est bizarre
Même dans la rue, sous le nez des passants
Pour le taureau, c’est encore plus barbare.
C’est un peu vache, je vous le dis en passant.

L’taureau, la vache, le chat, le chien

Moi je trouve que ce n’est pas bien.

Je n’ai jamais compris l’amour
Il est souvent aveugle et sourd
Pas besoin de discours
On y revient toujours
Je n’ai jamais compris l’amour