la nuit des princes charmants michel tremblayMichel Tremblay traite dans La nuit des princes charmants (1995, mais situé au début des années 60) des problèmes linguistiques à Montréal, de nationalisme et de la sortie de l’enfance de son jeune narrateur. Amateur d’opéra, celui-ci fait la queue pour acheter un billet pour une représentation du Roméo et Juliette de Charles Gounod. Il y a quelqu’un dans la file d’attente qui vient du côté anglophone et qui lui plaît énormément. Cela rend le narrateur quelque peu confus.


     Je me penchai vers le guichet, faillis me geler le bout du nez sur la vitre restée froide malgré le chauffage qui n’arrivait pas à tuer l’humidité régnant dans le hall du théâtre.
     « One ticket for the 26, please. The best one you have. »
     La caissière hésita un peu, puis me dit un peu bêtement :
     « Vous pouvez me parler en français, c’est permis ! »
     J’entendis un petit ricanement derrière moi.
     La honte n’est pas un sentiment qu’on ressent uniquement dans les grandes humiliations de la vie ; elle surgit souvent, cuisante, oppressante, dans des moments plutôt sans conséquence, imprévus, alors que notre vulnérabilité, désarmée, est la plus sensible et votre combativité à son point zéro. Elle vous paralyse alors, vous laisse sans voix, sans pensée, vide et malheureux.
     Vide et malheureux, je l’étais devant cette jolie vendeuse de tickets que j’aurais moi-même agonie d’injures si elle avait osé s’adresser à moi en anglais et qui avait tout à fait raison de me rabrouer. Les oreilles rouges et le menton tremblant (voyons, voyons, t’as dix-huit ans, t’es pus un enfant, prends sur toi, t’es capable de te défendre), je balbutiai ma commande dans une langue qui s’approchait plus du baragouinage d’un enfant naissant que de l’expression claire et précise d’un cerveau adulte. Je payai rapidement, empochai mon ticket et me jetai sur les portes du théâtre sans regarder vers la queue où, j’en étais convaincu, une dizaine d’homosexuels – dont un prêtre –, plus méchants les uns que les autres, riaient de ma déconvenue.
     Je n’avais pas l’habitude d’analyse mes agissements, de leur chercher un sens profond, de me creuser les méninges pour débusquer le pourquoi de ce que je faisais ou de ce que je disais, mais en sortant de Her Majesty’s, ce jour-là, en replongeant dans le froid de l’air, le froid de l’eau, la saleté de la rue Guy et la foule dépitée, je ne pus m’empêcher de me couvrir d’injures de toutes sortes et de me traiter de tous les noms – traître n’étant pas le plus sévère, peu s’en faut.
     Il avait suffit qu’un joli Anglais s’intéresse à moi pour que je dépose immédiatement les armes, sans même lui demander s’il comprenait un seul mot de français ! Parce que ç’avait été plus facile, plus simple, parce que je savais, en fait, je n’avais pas besoin de le lui demander, qu’on m’avait enseigné sa langue de force, mais que lui n’avait pas été obligé d’apprendre la mienne. Et que si je lui avais répondu en français, il se serait probablement désintéressé de moi ! Je me serais giflé tellement j’étais humilié. J’étais donc prêt à tout pour qu’on s’intéresse à moi ?

Michel Tremblay, La Nuit des Princes Charmants, Actes Sud J. Lemeac, 1995

En bonus, un extrait de l’opéra (que l'on peut écouter ici) dirigé par Michel Plasson et interprété (entre autres) par Roberto Alagna.

Ajouté par italianoperafan le Sep 12, 2009