Si on connaît bien Bouli Lanners (né en 1965) comme acteur (multiples apparitions notamment dans Un long dimanche de fiançailles), on connaît plus rarement les films qu'il a réalisés. Il y a trois longs-métrages : Ultranova ( 2004),  Eldorado ( 2008) et  Les géants (2011).

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Je ne parlerai que des deux premiers ici - puisque je n'ai pas encore eu la chance de voir le dernier. La chose qui est particulière à Lanners, et qui  le constitue comme réalisateur belge à part entière, porteur d'une forme d'identité d'un autre tonneau que le réalisme documentaristo-social des Dardenne, est sa façon de traiter les codes de la narration sur un mode mineur: héros pas trop héroïques, décors pas trop idylliques, histoire pas très palpitante. La place accordée aux anti-héros de Lanners n'est pas vraiment une caractéristique belge - on en trouve partout aujourd'hui - mais sa façon de les intégrer dans le récit filmique est pour moi tout à fait singulière.

 


Ajoutée par EldoradoLeFilm le 5 mai 2008

 

 

Qu'est-ce que l'anti-héros?

Ici, il est difficile de donner une définition concise de ce concept, tant il est mal défini dans la théorie littéraire elle-même. On pourrait dire en gros que c'est le protagonistes principal d'une histoire, d'une narration, qui ne revêt pas les caractéristiques classiques ou habituelles du héros. Il n'a ni grandeur d'âme, ni noblesse de coeur, n'est pas particulièrement beau, ne possède pas une intelligence exceptionnelle et semble se trouver au coeur d'une action qui ne le concerne que partiellement ou accidentellement. On pourrait parler de "héros ordinaire", mais ici, il s'agit plutôt de héros un peu mesquin, pas très gentil - au contraire des héros ordinaires évangéliques dont sont peuplés les romans de Eric-Emmanuel Schmitt.

Non, les héros de Lanners, ne sont pas très fut-fut, ni très rapides et en plus, ils ne sont pas franchement sympathiques (contredisant par-là l'axiome de Poelvoorde " Déjà qu't'es pas jolie, tâche au moins d'et'polie"). Ils sont aux prises avec une société qu'ils ne comprennent plus trop, qui va trop vite, qui les laisse sur le carreau.

Alors, l'anti-héros est une nouvelle constante de la littérature post-moderne (ou contemporaine): on ne trouve presque plus aujourd'hui, de figures héroïques dans les fictions littéraires, mais plutôt - et on peut parfois le regretter- une longue lamentation des déboires et malheurs de petits personnages sans ambitions autres que de réussir leur couple, de louer une villa à l'île de Ré ou de réussir à placer son enfant dans un crêche bio. 

En serait-ce donc l'apanage d'une certaine "belgitude"?

Pour faire court: en étudiant la francophonie - surtout du point de vue littéraire- on s'est aperçu que les rapports entre les régions périphériques de celle-ci (Suisse, Belgique, Canada) et le centre (plus Paris que la France) n'étaient pas si simples et relèvent d'une sorte de polarisation majeur/mineur qui contamine non seulement la langue, mais aussi la littérature et partant, les pratiques artistiques. Le rapport majeur/mineur a été défini (entre autres) par Deleuze et Guattari, dans leur ouvrage commun sur Kafka. Il est question du rapport entre les littératures "majeures" (celles qui ont une longue tradition, sont écrites dans une langue d'influence, constituent l'identité d'une nation ou d'un peuple) et les littératures "mineures", qui elles sont écrites dans des langues plus modestes, ne représentent pas un nation mais plutôt un groupe minoritaire qui est exclu pour une part de l'appartenance à une culture majeure. La littérature mineure  peut s'écrire dans une langue mineure, mais elle  peut aussi s'écrire dans une langue majeure, qui sera déconstruite pour créer un usage mineur- l'exemple de Kafka est clair, qui, juif tchèque parlant yiddish, écrit en allemand.

Or, on voit que les auteurs belges - mais cela est aussi vrai des auteurs d'autres régions de la francophonie - cherchent toujours à se situer par rapport au français - langue majeure par excellence, puisqu'elle est de plus une des langues les plus centralisées et conservatrices. Ils vont soit essayer d'imiter les canons français ( sorte de néoclassicisme) soit essayer de s'en éloigner le plus possible ( baroque grinçant, carnavalesque et autres).

L'attitude de Lanners est un peu entre les deux - ce qui définit la "belgitude" est cette capacité à faire la dialectique des deux attitudes qui prévalaient précédemment: il ne cherche pas à faire du cinéma belgo-belge, mais ne fait pas non plus du cinéma classique. Ni Ultranova, ni Eldorado se sont géographiquement situés, même si on sent l'air du Nord, les villes ne sont pas nommées, mais on entend les accents un peu traînants du côté de Liège et les "r" à la flamande de Bouli lui-même.  Il y a du belge, mais il y a aussi du cinéma en mode mineur:- dans le sens presque musical du terme

- un road-trip à l'américaine sur une bande-son typiquement yankee avec des ambiances de crépuscules texans, le tout filmé dans les Ardennes:  Eldorado

- une tranche de vie à la scandinave sur des nappes de son éléctronique, des couleurs bleues-grises-métalliques et un décor d'usine de meubles (sorte de Ikéa belge), placé dans les plaines dépressives du centre : Ultranova