À l’occasion de la sortie de In the electric mist (Dans la brume électrique, 2009), Christophe Goffette réalisa une longue interview du réalisateur Bertrand Tavernier pour son magazine Brazil². Cette revue dont les rédacteurs, passionnés de cinéma, faisaient malheureusement trop de concessions aux facilités rédactionnelles (les textes et les critiques étaient du niveau d’un fanzine), livrait souvent, sans retouche, de longues transcriptions d’interviews.

brazil2 avril 2009 17
(photo piquée ici)

Dans la brume électrique est l’adaptation d’un roman de James Lee Burke qui se situe en Lousiane. Le personnage principal, Dave Robicheaux, y est interprété par Tommy Lee Jones.

Dans ce passage, Bertrand Tavernier, cinéphile autant que réalisateur, parle de ce qu’il a appris en faisant des films. Sauf mention contraire, les films cités sont les siens :

    Mon admiration pour un grand nombre de gens qui ont fait du cinéma dans les années 40 s’est accrue quand j’ai fait Laissez-passer. La manière dont ils se sont comportés… Certains se sont compromis à l’époque, mais dans le cinéma, pas tant que ça. Dans la littérature, le journalisme, le monde de l’Art, beaucoup plus. Alors que dans le cinéma, en tout cas chez les créateurs – je mets les acteurs un peu à part – aucun des grands scénaristes ou cinéastes n’a jamais fait non seulement la moindre déclaration antisémite, alors que des tas d’écrivains l’ont fait, des gens comme [Charles] Spaak, [Jacques] Prévert, [Jean] Aurenche, [Henri] Jeanson, Bernard Zimmer, ont eu une conduite formidable ! Mais formidable… À peu près comme les gens qui résistaient à la « liste noire », ne donnaient pas de nom… Mon admiration pour Spaak par exemple a grandi, quand j’ai découvert que, écrivant un scénario d’une prison, d’un film qui n’est pas un film important pour lui, il remplace un personnage secondaire de Simenon qui est un banquier juif, antipathique et escroc, par un Français. Il le fait, mais il ne le dit même pas. Il aurait pu dire : « Regardez, j’ai refusé de créer ce personnage qui aurait pu donner prise à l’antisémitisme de Vichy, etc. » Non, il l’a fait et il ne l’a jamais raconté. C’est moi qui découvre ça en lisant le roman de Simenon et en voyant le film de Richard Pottier [ndr : Les caves du Majestic, en 1945], qui au passage n’est pas terrible. Quand j’ai découvert ça, j’ai eu une émotion et une tendresse pour Spaak incroyables, voilà pour moi ce que j’appelle un acte de dignité tout à fait dans le style de Robicheaux.

    C’est ce que j’appelle – et qui est pour moi le maître étalon – la « décence ordinaire ». La décence ordinaire, chose que je trouve que représente parfaitement Dave Robicheaux, c’est cette notion définie par Orwell. Il y a un essai magnifique de Jean-Claude Michéa, qui dit que la décence ordinaire est ce qui manque maintenant à la gauche française, depuis des années, et c’est ce qui explique que la gauche française périclite totalement. Il lui manque ce qu’Orwell définissait, dont il disait que les qualités étaient d’ailleurs plus souvent dans les classes populaires que dans les classes « riches », qui est un mélange de générosité, de sens de la collectivité, du fait de donner sans vouloir recevoir, de ne pas espérer de récompense, d’un sens de l’autre ; voilà, toute une série de qualités et ces qualités étaient inséparables d’un rapport à la démocratie réelle. Et je le trouve dans le combat de mène Noiret dans La vie et rien d’autre ou Torreton dans Ça commence aujourd’hui ou Gamblin dans Laissez-passer ; et maintenant Tommy Lee Jones… Pour moi, c’est quelque chose de tout à fait primordial et c’est quelque chose dont j’ai pris conscience récemment, en relisant Orwell et en relisant les auteurs qui parlent d’Orwell comme Simon Leys, Michéa… C’est là que j’ai pris conscience de cette notion et à quel point je crois qu’inconsciemment cette notion habitait beaucoup de personnages dont j’ai parlé.

 

Laissez-passer, dont il est particulièrement question dans cet extrait, parle de la situation du cinéma en France pendant l'occupation et de la Continental.

 


Ajoutée par CinemoiFrenchFilm le 10 décembre 2009

(au passage, c’est la 200ème note du blog)