Cet été, le 7 août, Michel Polac (1930-2012) est mort. Il fut le créateur et l’animateur de Droit de réponse, une émission dont se souviennent même ceux qui n’étaient pas nés à l’époque de sa diffusion. Elle a marqué le PAF (Paysage Audio-visuel Français) pour sa liberté de ton encore nouvelle et les thèmes abordés. (On en transcrira sans doute un extrait malgré la difficulté.)

 

michel polac
(photo piquée ici)

Avant cela, il produisit et anima des émissions dont Jean-Marcel Bouguereau parle bien dans cet hommage paru dans Libération (qui y a publié cette nécro).

Post-Scriptum fut de ces émissions qui donnèrent envie de lire et de discuter.

 

Transcription

Polac - Et pour commencer, et bien voici Léo Ferré qui nous amène son premier livre : Benoît Misère chez Robert Laffont. Alors voici le livre de Léo Ferré. C’est un roman. C’est une surprise pour beaucoup parce que nous connaissions Léo Ferré poète, et je crois que nous ne pensions pas, nous ne nous doutions pas qu’il y aurait un Léo Ferré romancier. Alors, Léo Ferré, est-ce qu’on peut vous proposer pour commencer de demander l’avis de quatre lecteurs parce que je crois qu’au fond vous ne devez pas savoir ce que sont les lecteurs de vos livres.

Lattès - Je crois qu’on peut dire que ce sont des lecteurs qui sont venus à nous parce qu’ils étaient des amateurs du Léo Ferré chanteur, du Léo Ferré du disque et de la scène et qu’ils ont au fond lu ce livre c’est vrai parce qu’ils vous connaissaient pour autre chose. Ils ont voulu savoir ce que vous aviez de cet autres côté de votre personnalité et alors nous allons savoir tout de suite ce qu’ils en pensent.

Polac - Première réaction.

1er intervenant - Ben moi j’ai beaucoup aimé ce livre à cause de la spontanéité surtout de ce qui était écrit et en particulier de la virulence de la deuxième partie. Quand Léo Ferré a voulu nous faire ressentir quelque chose on l’a vraiment ressenti.

Lattès - Est-ce que vousavez retrouvé le Léo Ferré des chansons dans ce livre, pour vous ?

1er intervenant - C’est-à-dire dans certaines parties de ce livre on retrouve la même sorte de poésie mais on découvre aussi un côté tout différent de Léo Ferré.

Polac - Deuxième opinion.

2e intervenant - Ben moi c’est la même chose sauf que c’est le contraire :

Lattès - C’est à dire...

2e intervenant - C’est à dire que pour moi Léo Ferré c’est la chanson, la poésie en chanson et la musique surtout parce que c’est pas n’importe qui en musique et son livre m’a beaucoup déçu. J’ai trouvé que c’était plein de clichés, que le style était très cassé par moment, qu’on avait pas une grande unité dans le roman, et puis que... je sais pas c’est difficile de dire du mal de quelqu’un peut-être mais...

Polac - Il s’agit pas de dire du mal, il s’agit de dire on aime ou on n’aime pas quelque chose et vous n’êtes pas de, vous préférez les chansons...

2e intervenant - Enfin je dis du mal de ce livre parce que j’aime beaucoup Ferré.

Polac - Merci, c’est gentiment dit. Monsieur ?

3e intervenant - Eh bien moi c’est encore une fois le contraire, je n’ai jamais tellement aimé la poésie et la chanson de Léo Ferré, je m’en excuse, par contre le livre m’a beaucoup intéressé dans certains passages, surtout les descriptions de groupe comme, permettez-moi de citer deux têtes de chapitre, la main noir et les corbeaux, c’est-à-dire là où les enfants décrits par Léo Ferré, se trouvent en groupe. C’est vraiment là qu’on sent quelque chose d’intéressant, à mon avis.

Polac - Oui, merci, et le quatrième lecteur :

4e intervenant - J’ai voulu retrouver le poète tout à fait prodigieux des derniers disques, notamment la mémoire et la mer.

Polac - Qui parlait d’amour et de révolution, le dernier 33 tours de Léo Ferré...

4e intervenant - J’ai trouvé un homme qui maniait remarquablement le vocabulaire et qui a une langue très riche et il y a des notations notamment sur le nez, sur l’importance de l’odorat pour Léo Ferré qui sont absolument merveilleuses... heu...

Polac - Vous pourrez reprendre la parole on vous la redonnera ensuite, c’était le point intéressant pour Léo Ferré, c’est toujours intéressant d’avoir des réactions, je leur redonnerai la parole ensuite parce qu’ils auront des questions à poser. On va demander peut-être à Paul Guimard ou est-ce que Léo veut déjà réagir.

Lattès - Bon Paul Guimard, il pourrait peut-être dire très rapidement ce qu’est le thème du livre quand même.

Guimard - Bon le thème du livre, d’abord, ce livre s’appelle un roman. Je ne sais pas si Léo Ferré a eu raison ou pas d’appeler un roman. Il écrit « ce n’est pas une autobiographie » et ça, il est le seul à avoir le droit de le dire. Il écrit « c’est l’histoire d’une certaine enfance », bon. Cela dit, il est quand même clair que ce n’est pas l’enfance de Jean Dutourd ou du Maréchal Foch. C’est… ou la mienne… c’est l’enfance d’un garçon qui ressemble fantastiquement à l’idée qu’on se fait du petit Ferré. Et c’est l’histoire d’un enfant, en tout cas, que le grand Ferré a connu assez longtemps et assez profondément pour en parler conme d’un frère. Et moi je dois dire que c’est ce qui m’a le plus atteint et le plus touché dans ce livre, c’est qu’un enfant s’exprime par l’intermédiaire d’un homme qui lui prête sa voix. C’est-à-dire par la voix d’un poète de cinquante ans aidé, peut-être, même. Et ça praraît important peut-être parce que à travers ça il me semble qu’on retrouve Léo Ferré même si Léo Ferré n’est pas Benoit Misère parce que dans ce passage par exemple où le petit Benoît Misère est à la frontière italienne, où il se fait piquer par un douanier, il est là parce qu’il faut qu’il passe en Italie pour aller en pension, c’est-à-dire en prison, et il a dans sa musette un petit régime de banane, et l’importation des bananes, c’est interdit en Italie. Et lorsqu’on lit que ce petit gosse plutôt que d’accepter qu’on lui saisisse ses bananes se force à les bouffer les unes après les autres et cela fait, et le cœur au bord des lèvres bien entendu dit au douanier « gardez les épluchures », et bien je crois qu’après avoir lu ça, on n’entend plus beaucoup de chanson de Léo Ferré tout à fait de la même oreille parce qu’on sait davantage d’où elles viennent, encore une fois même si Benoît Misère n’est pas Léo Ferré... Et puis je voulais dire aussi, je trouve très intéressant d’entendre toutes les opinions sur ce livre mais que je ne crois pas qu’il serait intéressant de les discuter, parce que de deux choses l’une, enfin, c’est un langage qu’on entend et qu’on aime ou c’est un langage qu’on n’entend pas, qu’on n’aime pas, qu’on déteste ou même tout simple ment qui ennuie, mais ça, ça n’est pas le résultat d’une analyse, c’est une réaction, c’est une intuition, c’est un sentiment, c’est un mouvement du cœur si vous voulez. Bon, moi, je l’aime, c’est un constat et ce n’est pas très intéressant de discuter un constat.

Polac - Exactement, je crois, d’ailleurs les réactions sont dans ce…

Guimard - Oui, bien sûr.

Polac - … sont ainsi, ce sont des réactions de sensibilité et ça, c’est pas un livre d’intellectuel. Léo Ferré, quelle réaction à tout ça ?

Ferré - Je ne peux pas parler à des gens qui, comme vient de le dire Paul, aiment les choses ou ne les aiment pas. Ils ont tout à fait le droit de les aimer et aussi le droit de ne pas les aimer. Ce que je voudrais dire, et très vite parce que je n’aime pas parler de ce que je fais, c’est que, c’est évidemment l’histoire d’une certaine enfance et c’est un peu la mienne bien souvent parce que effectivement j’ai mangé les six bananes sous le nez de cet imbécile qui d’ailleurs... ils sont toujours imbéciles les douaniers, il faut le dire. Il y a encore des douaniers,je passe à la douane souvent, et il y a encore des douaniers qui vous fouille, n’est-ce pas, et on appelle ça le marché commun, je le dis en passant, et puis c’est l’histoire d’une certaine enfance et je pense qu’on ne connaît pas les enfants. On s’occupe, on croit s’occuper beaucoup des enfants mais les enfants ne se connaissent pas… parce que, d’abord ils ne sconnaissent pas eux-même et qu’un enfant est très seul. Il faudrait lui ouvrir la tête et comprendre ce que c’est que la solitude d’un gosse, surtout la solitude d’un gosse de neuf ans et demi qu’un beau soir on met dans un dortoir et à dormir avec d’autres que lui, mettons une quarantaine car dans le collège où j’étais, car évidemment j’ai été au collège j’étais donc en prison... Et je voudrais dire aussi que c’est vraiment de la prison et si ce livre pouvait servir à un seul petit pour qu’il n’aille pas en prison, j’aurais tout gagné, je n’attends pas grand’chose de ce livre, je ne voulais pas l’éditer parce que c’est souvent des histoires intimes, n’est-ce pas, et puis je voudrais que ça serve à ça. D’autre part j’ai l’impression que… il ne sert à rien en définitive de parler de soi et que les gens sont aujourd’hui intéressés par les choses colorées, notamment la télévision et que les livres pour aller les acheter dans une librairies, il faut vraiment les aimer et vouloir être seul avec.

Polac - Merci Léo Ferré. Y a-t-il une dernière question de côté-ci à Léo Ferré ? Non ? Y en a une ? Dites.

5e intervenant - J’aimerais savoir pourquoi la première partie du livre, avant que vous alliez en pension, c’est-à-dire… pourquoi est-ce que vous l’avez faite en différents chapitres qui semblent des petites histoires tout à fait différentes qui se rattachent à une partie de votre vie chaque fois mais…

Ferré - Parce que je pense que l’enfance est faite d’histoires différentes.

Polac - D’autres questions ? Non ? Y en a une ?

4e intervenant - Une expression fort heureuse « l’art serait une excroissance de la solitude ».

Polac - Oui.

4e intervenant - Je voulais seulement la citer parce que tout le monde ne l’a peut-être pas entendu c’est fort beau.

Ferré - Je pense que ça va de soi.

4e intervenant - Ce n’est pas une question, c’est une…

Polac - Oui, c’est une jolie formule. Et il y en a comme ça de beaucoup dans le livre.

Lattès - La chose que j’aurais voulu demander à Léo Ferré , c’est : je crois que ce livre a été en gestation pendant fort longtemps, quel est le déclic qui fait que ces textes que vous aviez peut-être sont brusquement devenu un livre qui a été publié, en dehors du fait qu’en effet vous pensiez elle pourrait peut-être servir à quelqu’un ?

Ferré - Je sais pas, je peux pas vous expliquer, vous savez le problème de la création, parce qu’on en parle beaucoup mais ça n’intéresse personne, le problème de la création est un problème inexplicable, vous comprenez, quand on écrit, quand quelqu’un écrit c’est parce qu’il a une page blanche du coup là, sa main marche toute seule en définitive. Vous savez nous sommes dictés.

Polac - Jean-Pierre Chabrol qui écoute Léo Ferré, quelle réaction de voir Léo Ferré écrivain.

Chabrol - Moi j’ai lu son livre et je l’ai beaucoup aimé et ce livre n’a qu’un défaut, c’est que ce soit Léo Ferré qui l’ait écrit, parce que nous vivons dans un monde où il y a des tiroirs, des catégories et Léo Ferré est catalogué comme chanteur-poète, bon, on l’aime ou on l’aime pas mais à partir du moment où il se mêle d’écrire, on va juger son livre d’après l’homme de chanson qu’il est, l’homme de poésie qu’il est. Ce livre aurait paru signé par Langlemey ou Tartemolle, je crois que ça aurait quand même fait beaucoup de bruits, en tout cas beaucoup plus de bruits qu’il en est fait, et ce livre, moi je l’ai lu en essayant d’oublier, enfin, c’est pas un mystère, on est ami, avec Léo Ferré, je l’aime bien, et j’ai essayé de me mettre en colère contre lui en disant « de quoi il se mêle, après tout, il gagne très bien sa croûte avec la chanson, ça marche très bien pour lui », et donc j’ai lu ce livre absolument sans indulgence, quitte à lui taper sur l’épaule si je trouvais pas ça bon, je le luis aurait dit très franchement et il sait que je suis capable de ça […] or j’ai lu ça avec vraiment, avec passion et en plus de ça, il y a, c’est un style, c’était un livre nécessaire, il y a cette espèce de frémissement qu’est Léo Ferré, de pessimisme brutal plein d’amour de chaque individu, et on a parlé tout à l’heure du sens des auteurs et il y a aussi le sens des personnages, il y a des personnages qui sont dignes d’être des personnages de romans, qui ont la carure comme ce merveilleux violoniste dont son père a décidé à sa naissance qu’il serait violoniste […] le stradivarius le malheureux […] et qui perd un bras, il devient un violoniste manchot, c’est un personnage digne de rester, et en plus de ça il y a un style qui n’est pas le style de Léo Ferré quand il écrit des chansons, quand il écrit ses poèmes, alors pour une fois nous avons un bouquin qui est signé Ferré, Léo, ou n’importe quoi, lisez-le en oubliant que c’est Léo Ferré qui l’a écrit et vous verrez que c’est un livre même au point de vue du style enfin tout avec les avant-gardes, les nouveaux romans, tout le bazar, les trucs, pour moi il y avait quelque chose, un petit frémissement dont on avait besoin.

Polac - Bon merci, Jean-Pierre Chabrol, Benoît Misère de Léo Ferré, je crois que nous vous l’avons rappelé, c’est l’éditeur du premier roman de Léo Ferré, chez l’éditeur Robert Laffont. Alors je crois, Léo Ferré, que vous aimez aussi les romans de Jean-Pierre Chabrol, il ne s’agit pas d’ailleurs de « passe-moi la rhubarbe, je te passerai le séné » mais enfin quand on est ami en général…

Ferré - Oh moi je suis pour le « passez-moi la rhubarbe, et je vous passerai le séné » parce que moi devant… pour un ami je vais jusqu’au faux témoignage, vous le savez bien.

[Éclats de rire général]

Chabrol - Ah, tu n’as pas aimé mon bouquin, hein, [...]

Ferré - Parce que comme ça les gens reviennent au pouvoir. Moi je dis, voyez-vous, quand j’étais à l’école, la Commune ça me passait au dessus de la tête, parce que la Commune, ça GÊNE les gens, vous comprenez ? Pour moi c’est une histoire d’amour fantastique. Eh bien le bouquin de Chabrol il a l’air d’être inventé, et pourtant il ne l’est pas, et pourquoi, parce que Chabrol a le style épique, c’est un bouquin épique, et c’est une histoire épique, et c’est une histoire vraie, c’est un bouquin extraordinaire et tout le monde devrait lire ça, parce qu’au moins on apprend ce que c’est que l’Anarchie, et la commune.

Polac - Merci Léo Ferré, c’est Le Canon Fraternité, Jean-Pierre Chabrol, chez Gallimard.

 

Merci Michel Polac.