Aujourd'hui, nous présentons en deux parties un documentaire (coupé à un mauvais endroit) de vingt minutes réalisé par l'immense Agnès Varda, dont l'impressionnante carrière comprend des films comme Cléo de 5 à 7 (1962) et Les Glaneurs et la Glaneuses (2000). Pionnière, dit-on, de la nouvelle vague, elle a, comme Alain Resnais ou Chris Marker avec lesquels elle s'entendait bien, beaucoup pratiqué le documentaire en leur insufflant un quelque chose d'original et de personnel qui les vaccine contre le passage du temps.

Dans Du côté de la côte, elle pose un regard touristique, ironique et poétique sur la Côte d'Azur (la Riviera française). Comme c'est un documentaire, on pourra y glaner beaucoup d'informations intéressantes sur l'histoire, la culture, la botanique... On y appréciera les jeux sur la polysémie du mot Côte et le travail sur la mise en scène et les associations d'idées. La plupart des informations sont toujours valables aujourd'hui.


Du côté de la côte - Agnès Varda - 1958 (1ère... by kendalleve

Transcription (certains noms de lieu sont suivis d'un numéro à deux chiffres qui correspondent à un département, le plus souvent les Alpes-Maritimes - 06 - et le Var - 83)

Une côte mal taillée et l'azur... l'azur, l'azur, l'azur ...font la Côte d'azur, appelée aussi "le" Côte d'azur, en hommage aux anglais qui ont inventé quelques succès de cette côte, la promenade des anglais. Nice (06).

L'hôtel des anglais. Menton (06).

L'église anglaise qui se nomme aussi English Church, et la pharmacie anglaise pour british pharmacy.

intertitre 1 du côté de la côte
musique – une tarentelle

intertitre 2 prises de vues Q. Albicocco R. Castel
intertitre 3 musique Georges Delerue
intertitre 4 montage Henri Colpi Jasmine Chaney
intertitre 5 voix Roger Coggio Anne Olivier souffleur Jacopo Nizzi
intertitres 6 / 7
intertitre 8 réalisation Agnès Varda
intertitre 8bis à Bazin

Notre propos n'est pas de cinématographier les indigènes. Cogolin (83).

Selon l'imagerie classique, ils sont toujours vieux et toujours charmants. Laissons-les entre l'âne et le bœuf. Notre sujet, c'est la foule. Ce sont les touristes, les émigrants, les amateurs, les passagers qui découvrent un jour cette côte et s'y assemblent pour épuiser leur temps de liberté. En quarante ans Nice a passé de 100 000 à 240 000 habitants. 104 762 dormeurs importés la surpeuplent chaque nuit. Cannes se réveille riche de 32 003 immigrants, et Saint Tropez, village de 4000 âmes enregistre 50 000 corps au mois d'août. Que viennent-ils chercher, ceux qui descendent sur la côte ? Et depuis quand y descend-t-on ? La première curiste, c'est peut-être Cornélie Salonine, impératrice romaine qui, pour rétablir sa santé chancelante et ses nerfs brisés, vint passer l'hiver aux thermes de Cimiez... Nice

Et le premier touriste, c'est peut-être le cardinal Maurice de Savoie qui à plus de cinquante ans quitte la pourpre pour épouser sa nièce, la princesse Marie-Louise. Elle a quatorze ans. La nuit de noce a lieu dans une chambre que l'on visite encore. 2, rue Jules-Gilly à Nice

Et ils y passent l'hiver, inventant le tourisme-hirondelle, ou possibilité de retrouver en toute saison, outre le soleil, le palmier sauvage, le mimosa, le cyprès, les cyprès, le pin maritime, les lauriers roses, le figuier de barbarie que les Marocains appellent figuier de chrétiens, et l'agave qui vit cent ans, fleurit une fois et meurt.

Au XVIIIème siècle, pour venir de Calais à Nice, il fallait faire diligence pendant seize jours, avec 107 relais. Cannes, 107ème relai, prit son essor grâce à une épidémie de peste qui ferma les portes de Nice à Lord Brougham. Lord "Broom"

La quarantaine à Cannes le séduisit, il y resta quarante ans, et même plus, et après lui, beaucoup d'Anglais, dont la Reine Victoria. Les ducs anglais, les grands ducs russes, beaucoup de titres, et même quelques noms :
- Dante Alighieri, consul d'Italie à Nice.
- Émile Zola, une lune de miel à l'hôtel de Paris à Monaco.
- Friedrich Nietzsche, le troisième Zarathoustra autour du village d'Eze (06).
- Lucien Guitry, côté [basse-]cour, côté jardin à Saint-Pons-les-Mûres (83).
- Un matin de demi-soleil à Monaco, un collégien qui ressemblait à Guillaume Apollinaire,
- et Colette qui ressemblait à un chat de Saint-Tropez, écrivait la naissance du jour.
- Giraudoux à Porquerolles (83) inventait Suzanne et le Pacifique.

Les peintres aussi ont anobli la côte. Dans la peinture de Joseph Vernet... Antibes (06) ... on pouvait voir la tour du château Grimaldi. Dans le château de Grimaldi, on peut voir les peintures de Picasso.

Peintre et céramiste, Picasso travaille toute l'année. Pour la peinture et la cuisson on ne lui reconnaît sur la côte qu'un seul concurrent sérieux, le Soleil. Le char du Soleil surgit de l'eau, il entraîne l'humanité dans sa course brûlante et la laisse comme morte pour comme lui renaître chaque matin et recommencer le cycle d'un lent travail qui exige de surmonter la pudeur et l'ennui au risque d'y perdre la tête ou la peau et dont le résultat se juge à ce qu'une blanche vaut une noire.

Quant on en est là, il faut se couvrir. Et comme l'utile engendre le beau, le couvercle devient parure.

Venus chercher le soleil, ils ont trouvé l'oubli. Où sont-ils ? Ils sont loin. Loin de la côte, loin de partout. C'est ce qu'on appelle l'exotisme. Une pagode-boutique, c'est dimanche à Pékin. Fréjus (83)

Une mosquée soudanaise, l'Afrique vous parle.  Fréjus

Un bulbe. C'est l'Orient palace. Menton.

Une maison persane, les Mille et une nuits. À Monte-Carlo (Monaco).

Une église russe, un fiacre, Moscou 1900. Nice.

Un baigneur, un métro, Paris 1900. Cannes (06).

Pour en finir avec l'exotisme, il y a exotique entre tous les jardins exotiques. Lieu d'élection pour les amoureux de pays sauvages qui ont la nostalgie du silence végétal. Malgré les explications ils n'essaient pas de retenir le nom des plantes. Ils préfèrent que les plantes retiennent leurs noms. Écrire son nom. Ou celui d'une femme aimée dans l'espoir de la voir apparaître.

Faute de voir Bardot, de lui parler, de la toucher, ils viennent boire à Saint-Tropez. Par un système de compensation tout naturel, les appétits se transforment. Ils viennent ainsi manger à Cannes faute d'y rencontrer Sophia Loren au Festival. Et faute d'avoir un Matisse, ils viennent voir sa tombe.

Vivants ou morts, les gens célèbres ont leur public. Ainsi, l'homme de Cro-magnon, le premier des hommes célèbres, et le plus ancien mort, reçoit l'hommage des visiteurs avant le Trophée d'Auguste, La Turbie (06).

L'Aqueduc romain. Fréjus.

Et les treize blocs de marbre mité, destiné au temple d'Auguste à Narbonne et devenu temple englouti à l'occasion d'une tempête. Saint-Tropez (83).

Mais rendons aux musées ce qui appartenait à César et laissons là les vestiges antiques, réhabilitons les vestiges les plus habités, et les plus précieux de la côte, les arbres séculiers. Un orme énorme planté du temps de Sully, À Ramatuelle (83).

Un olivier millénaire classé olivier historique. À Beaulieu (-sur-Mer, 06).

Un cyprès chauve du Canada et de Louisiane, bouture faite par monsieur Robert en 1797. À Toulon (83).

Un chêne centenaire. À Saint-Cassien (quartier ouest de Cannes, 06).

Et des micocouliers dont l'ombre est salutaire. À Cogolin.

À cette sombre couleur locale, s'oppose la lumineuse couleur locale des marchés. Si les touristes la rencontrent en passant, ils lui préfèrent les couleurs à la mode : le jaune et le bleu.

Bleus et jaunes, les hôtels se peignent au goût du jour.

Jaune ou bleu, c'est le bleu qui gagne. Toutes les femmes veulent être à la mode, toutes les femmes portent du bleu. Sauf les Anglaises, les apprenties-nageuses, et les Allemandes, vouées au vert.