L’entretien ci-dessous a été réalisé par Sylvain Bourmeau pour Médiapart, site d’informations payant, à l’occasion de la parution du millième numéro de la revue de Maurice Nadeau. Il y revient sur la création de la revue, sur son parcours éditorial et sur son engagement. La seconde partie de l'entretien se trouve transcrite ici.

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Numéro 1000 de la Quinzaine Littéraire paru le 1er octobre 2009
La couverture est de Jacques Monory
Un article de RFI sur ce numéro

Dans cet entretien en deux parties beaucoup de nom sont cités. Ils reflètent le bouillonnement culturel de la seconde moitié du XXème siècle en France.

- Outre la Quinzaine Littéraire, on notera le nom de quelques revues : Combat, La Revue internationale, Les Temps Modernes, la NRF
- On notera le nom de quelques éditeurs : Corrêa, éditions du Pavois, Gallimard, Juillard, Mercure de France
- On notera l’importance médiatique des écrivains dits du Nouveau Roman : Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet, Michel Butor

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La Quinzaine Littéraire Mille numéros

 


Entretien avec Maurice Nadeau 1... by Mediapart

Transcription

Lancement de la Quinzaine Littéraire

 

Alors on a commencé avec nos économies. à Erval et à moi, deux journalistes. L’un était à l’Express, l’autre travaillait chez Juillard, où il avait une revue. Il faisait déjà une collection. Enfin j’avais déjà une collection qui venait de chez Correa, qui venait avant du pavois, je continuais. Alors on a mis notre argent, enfin on a mis nos économies, et on a trouvé, surtout Erval a trouvé un prêteur qui s’appelait Breitbach, qui est un écrivain qui était publié par Gallimard qui était de nationalité autrichienne, je sais pas s’il était français enfin bref… et qui nous a prêté 20.000 francs, je crois que c’était. 20.000 francs pour faire le premier numéro. En réalité on a fait même deux numéros avec cet argent, puis on s’est trouvé sans le sou après avoir payé les gens, enfin à ce moment-là on payait les collaborateurs. On les paie plus depuis longtemps, depuis le numéro trois ou quatre, enfin.

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Café les Deux Magots (Huile sur toile, 1967), Jean-François Debord
Image trouvée ici

Ben voilà comment ça s’est fait. Ça a été un lancement assez parisien, ce qu’on cherchait pas, mais enfin, il fallait quand même le faire. Ça s’est passé aux Deux Magots. Le tout-Paris littéraire de Sollers à Michel Leiris, enfin qui vous voulez, Pascal Pia, il y avait les mais de longue date et puis il y avait les récents, et les libraires, enfin c’était… donc le premier numéro était un succès. On l’avait tiré à 80.000, alors rien que ça … Ouais !. On a déchanté après, on a baissé nos prétentions. Mais enfin, ça s’est fait comme ça et à partir du moment où Joseph Breitbach a réclamé son argent, on s’est arrangé pour le lui rendre à petites foulées et depuis, ben ça marche comme ça. C’est-à-dire qu’on a jamais trouvé d’investissement, d’investisseurs comment on dit je sais pas, enfin de capitalistes. Mais on n’a pas trouvé parce qu’on n’a pas cherché, on n’en voulait pas non plus.

 

Expériences précédentes

 

J’avais été le critique de Combat à la belle époque. C’est-à-dire de 45 à … j’y suis resté sept ans, oui et en 53, j’ai fait une revue[1] avec Juillard qui a duré 25 ans, jusqu’en 76, quelque chose comme ça. Et en même temps, je commençais l’édition avec David Rousset, Les Jours de notre mort[2], qui était un ami qui revenait des camps. Et je participais à une revue aussi qui s’appelait la Revue Internationale qui était dirigée par Pierre Naville, il y avait Gilles Martinet, Théo Bernard, bon bref. Il y avait aussi Charles Bettelheim qui était déjà en rupture avec le Parti Communiste. Et nous, on était en train de réviser, surtout Pierre Naville, qui était le théoricien et penseur de cette revue. Mais Naville était quelqu’un que j’avais connu avant, que j’ai suivi, que j’ai connu quand il dirigeait le groupe trotskyste qui se formait à l’intérieur du PC, enfin bref, c’est une histoire politique mais c’était aussi une révision, parce que la guerre avait passé ; le trotskysme, ça ne représentait plus grand-chose, Trotsky avait été assassiné, le groupe s’était dispersé parce qu’il y avait eu la guerre. Il y avait une résistance, en effet, à laquelle on a participé mais qui n’était pas gaulliste parce qu’on n’était pas de ce côté-là. Enfin vous voyez, il y avait beaucoup d’empêchements et de choix.

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Logo de Combat mêlant Croix de Lorraine (symbole gaulliste)
et Révolution (notion Communiste)
Image trouvée ici

Alors on avait fait ce journal, Erval et moi, on travaillait tous les deux dans l’édition et le journalisme. Moi je sortais de Combat. Enfin je publiais des articles dans, Samedi soir, ou je ne sais plus comment ça s’appelle, et le Mercure de France, enfin des choses très différentes, jusqu’au moment où Juillard m’a proposé de faire une revue, donc, que j’ai faite, et j’ai connu par cette revue un certain nombre de gens comme collaborateurs qui sont venus ou que j’ai demandés, etc. J’étais porte-à-porte avec Sartre qui était en face avec ces Temps Modernes, enfin il y avait des échanges, il y avait des possibilités de faire quelque chose. Mais ce que je voulais faire, c’était une revue littéraire à l’époque, un peu sur le modèle de la NRF et qui serait beaucoup plus accueillante pour l’étranger par exemple. La NRF ne s’intéressait pas beaucoup, sauf les auteurs Calvino, Faulkner ou Dos Passos, mais enfin c’était tout. Alors cette revue a eu son moment important, elle publiait beaucoup d’étrangers, de Gombrowicz à Sciascia, tout ce qu’on veut. J’ai parlé beaucoup aussi des Français : Perec, Butor,… enfin beaucoup de gens. C’était l’époque du Nouveau Roman, tout une époque …

 

Pourquoi une nouvelle revue ?

 

Est arrivé le moment, justement, où une revue littéraire périclitait. Les communications étaient devenues telles que les auteurs n’avaient plus besoin des revues. Ils allaient directement chez l’éditeur. C’était beaucoup plus simple. Et je me suis aperçu, comment dire, que le "contingent" d’étrangers que j’avais, il fallait constamment le renouveler. Alors j’ai regardé du côté de l’Allemagne de l’Est, de la Pologne, de tous ces pays qui n’étaient pas encore représentés en France. C’est comme ça que j’ai eu Gombrowicz, et un certain nombre d’Allemands aussi qui sont devenus célèbres. Arno Schmidt, enfn tout ce qu’on veut. Mais j’ai senti le besoin, et Erval aussi, de faire quelque chose de plus centré sur la France si vous voulez, de plus centré sur la librairie et les gens qui écrivent ici, etc. Alors ma spécialité est devenue un peu de lancer des jeunes, c’est-à-dire de prendre des premiers ouvrages et leur donner leur chance à certains jeunes ; avec certains, ça réussisait, avec d’autre ça n’avait pas réussi. Mais enfin, bon, ils sont tous maintenant … enfin il y en a trois ou quatre qui sont à l’Académie [Française], maintenant. Y a [Angelo] Rinaldi, [René] de Obaldia, et je sais pas qui encore. C’est ça.

 

Hors sujet

 

Sylvain Bourmeau – Vous, vous y êtes pas, à l’Académie [Française].
Maurice Nadeau – Non, j’ai pas été sollicité, je n’ai pas sollicité non plus, non plus que la Légion d’honneur, qui m’a été proposée plusieurs fois, mais enfin. Ça c’est une question personnelle, ça n’entre pas en ligne de compte.

 

État d’esprit et orientations

 

On était sûr, en publiant la Quinzaine qu’on n’y changerait rien, on ne changerait pas un mot sauf accord de l’auteur. C’est un principe que j’avais fait admettre quand je collaborais à l’Express, par Françoise Giroud[3], par exemple, de ne jamais toucher un de mes articles. Y a pas de raison que je touche à ceux des autres. Je suis pas d’accord : je publie pas. Je suis pas d’accod, mais ça peut être intéressant quand même : je publie. Enfin c’est un principe comme ça. C’est la qualité de l’écriture, la qualité de la pensée, la lucidité, le savoir aussi, qui comptent. C’est se lancer beaucoup de lauriers.
Beaucoup de choses ont changé d’ailleurs. Enfin je vais dire sur les orientations à la fois idéologiques, politiques et littéraires même. Parce que moi, j’ai commencé, on était en plein Nouveau Roman. C’est-à-dire : j’ai publié Nathalie Sarraute, j’ai publié Robbe-Grillet, j’ai publié Butor, enfin j’ai publié des gens comme ça, quoi. J’ai donné, nous avons donné dans les choses à la mode. Bon, Barthes était un ami personnel, Foucault, etc. Sartre, déjà, disparaissait un petit peu de nos préoccupations. Mais on s’intéressait à Deleuze, on s’intéressait à Guattari, on s’intéressait aux psychanalystes,.… en même temps qu’aux linguistes, enfin toutes les sciences humaines en général, pas seulement la littérature, en même temps qu’on essayait pour le cinéma, le théâtre et les arts d’apporter quelque chose de neuf et qui ne soit pas à la merci des galeristes, des machins, etc. Y a eu des tentatives de mettre la main là-dessus, ça n’a pas duré longtemps. Enfin à chaque fois je me suis débarassé des gens dont je voyais que leur intérêt n’était pas purement littéraire ou artistique…

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Premier numéro intégralement consultable et téléchargeable en pdf ici
Croyez-moi, ça vaut le coup d'y jeter un œil !

Mais c’est pourquoi aussi ça n’est jamais devenu un grand hebdomadaire. – c’est un bimensuel, d’ailleurs –  et ça ne peut l’être qu’à cette condition. Il y a une lectrice qui me dit, parce que je parle aussi du développement, je voudrais bien mettre de l’argent pour par exemple faire des interviews peut-être la couleur, on est toujours en noir et blanc, etc. Elle me dit « Changez pas, vous êtes clandestins, restez-le ! » Alors ça c’est une vue de l’esprit, hein. Clandestin, on peut pas vivre. Bon.

 

Culture et révolution ?

 

L’État révolutionnaire, aujourd’hui, c’est obsolète, hein. On n’en parle plus, hein. C’est remisé aux vieilles vessie qui sont devenues des lanternes, pendant un temps. Enfin il y a beaucoup de choses dont on ne parle plus parce que ça n’intéresse… ça ne nous intéresse plus, nous, et ça n’intéresse plus personne. C’est vrai, maintenant. Alors on voit bien des changements sociaux, ils existent, on n’est pas tout à fait dedans parce que c’est pas notre rôle, c’est pas notre spécialité si j’ose dire, mais enfin on voit bien que les choses sont en train de changer. Et c’est le reflet que ça prend dans la littérature et les arts qui nous intéresse, pas autrement. C’est-à-dire que c’est pas un journal politique. C’est pas un journal confessionnel non plus. Et c’est même pas une équipe qui le dirige. Ce sont des gens qui se trouvent bien ensemble mais qui se voient une fois par semaine, au comité de rédaction, une fois tous les quinze jours. C’est-à-dire qu’entre eux, ils ont peu de lien. Ils ont des liens avec moi, si on veut, oui, c’est ça, et avec le journal qu’ils alimentent. Ce sont eux après tout qui font le journal, c’est pas moi… enfin moi je le fais matériellement. Eux, ils le font : la rédaction, elle existe. Elle donne son avis. Enfin elle donne son avis sous forme d’individualités qui s’expriment, quoi, disons,c’est ça. L’esprit collectif, s’il existe, c’est la Quinzaine, bon c’est tout. C’est-à-dire une entité un peu vague, c’est pas un journal comme les autres. C’est tout.

 



[1] Les Lettres Nouvelles; revue fondée en 1953 par Maurice Nadeau et Maurice Saillet.

[2] Paru d’abord aux éditions du Pavois en 1947.

[3] Co-fondatrice du magazine l’Express en 1953.