Dans cette toute petite série estivale, nous allons nous amuser à détester l’été, les touristes (en tout cas, à trouver des raisons de détester les voyages).

Gilles Deleuze (1925-1995), philosophe français, avait enregistré une série d’entretiens « alphabétiques » conduits par Claire Parnet et filmé par Pierre-André Boutang (1937-2008) en 1988.

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Comme il avait été convenu, ils n’ont été publiés qu’après la mort du philosophe.

 

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éditions Montparnasse

À travers 25 thèmes suggérés par les 26 lettres de l’alphabet, il présente, expose, explique, explicite les concepts élaborés dans son œuvre écrite[1].

 


Mise en ligne le 23 janvier 2012 par ABCDJLG

Transcription

Donc exit les universaux, ça n'a rien à voir avec la philosophie.

Euh oui, non, ça n'a rien à voir, non.

Passons directement à V. Et V, ça, c'est les Voyages. Et ça, c'est la démonstration qu'un concept, c'est un paradoxe. Parce que toi, tu as inventé une notion, un concept, on peut le dire, qui est le nomadisme. Et tu hais les voyages. On peut faire cette révélation. À cette heure-là de l'entretien, tu hais les voyages. Pourquoi tu les hais, d'abord, les voyages ?

Je ne hais pas les voyages, je hais les conditions, pour un pauvre intellectuel, de voyager. Peut-être que si je voyageais autrement, j’adorerais les voyages. Mais chez les intellectuels qu’est-ce que ça veut dire voyager ? Ça veut dire aller faire une conférence à l’autre bout du monde, au besoin, et avec tout ce que ça comporte avant et après : parler avant avec des gens qui vous reçoivent gentiment, parler après avec des gens qui vous ont écouté gentiment, parler, parler, parler… Alors, c’est le contraire du voyage, un voyage intellectuel. Aller au bout du monde pour parler, ce qu’il pourrait faire chez lui, et pour voir des gens avant pour parler, et voir des gens après pour parler : c’est un voyage monstrueux. Alors ceci dit, c’est vrai que je n’ai aucune sympathie pour les voyages. Mais ce n’est pas un principe chez moi, je ne prétends pas avoir raison, dieu merci. Mais pour moi, si tu veux, je me dis «  Mais enfin, mais enfin, qu’est-ce qu’il y a dans le voyage ? » D’une part, ça a toujours un petit côté de fausse rupture.  Ça, je dirais, c’est le premier aspect, moi… qu’est-ce qui me gêne, je réponds uniquement pour moi, qu’est-ce qui me rend le voyage antipathique ?
Première raison, c’est que c’est de la rupture à bon marché. Je sens tout-à-fait ce que disait Fitzgerald : il ne suffit pas d’un voyage pour faire une vraie rupture[2]. Si vous voulez de la rupture, ben faites autre chose que des voyages parce que finalement qu’est-ce qu’on voit ? Les gens qui voyagent, ils voyagent beaucoup et puis après ils en sont même fiers, ils disent que c’est pour trouver un père. Il y a des grands reporters, ils font des livres là-dessus. Ils ont tout fait, ils ont fait le Vietnam, l’Afghanistan, tout ce qu’on veut, et ils disent froidement qu’ils n’ont pas cessé d’être à la recherche d’un père. C’est pas la peine. Le voyage ça a un trait quand même très œdipien, en ce sens. Alors bien, bon, je me dis « Non, ça va pas, ça ».

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La seconde raison il me semble, je suis très touché par une phrase admirable, comme toujours, de Beckett qui fait dire à un de ses personnages à peu près, je cite mal, c’est encore mieux dit que ça : « On est con, quand même pas au point de voyager pour le plaisir. »[3] Alors cette phrase, elle me paraît parfaitement satisfaisante. Moi je suis con, mais pas au point de voyager pour le plaisir. Ça, non, quand même pas.

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Et puis il y a un troisième aspect du voyage, alors tu me dis « nomade », oui. J’ai toujours été fasciné par les nomades, mais c’est précisément parce que les nomades, c’est des gens qui voyagent pas[4]. Ceux qui voyagent, c’est les émigrants, il peut y avoir des gens extrêmement respectables qui sont forcés de voyager. Les exilés, les immigrants, ça ça c’est un genre de voyage, alors, dont il est pas question de se moquer parce que c’est des voyages sacrés. C’est des voyages forcés, c’est des voyages… bon, ça très bien… Mais les nomades, ils ne voyagent pas, eux. Les nomades, au contraire, à la lettre, ils restent immobiles, c’est-à-dire, tous les spécialistes des nomades le disent, c’est parce qu’ils ne veulent pas quitter. C’est parce qu’ils s’accrochent à la terre, c’est parce qu’ils s’accrochent à leur terre. Leur terre devient déserte, et ils s’y accrochent. Ils peuvent que nomadiser dans leur terre. C’est à force de vouloir rester sur leur terre qu’ils nomadisent. Donc, dans un sens on peut dire : « Rien n’est plus immobile qu’un nomade. Rien ne voyage moins qu’un nomade. » C’est parce qu’ils ne veulent pas partir qu’ils sont nomades. Et c’est pour ça qu’ils sont tout à fait persécutés.

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Gilles Deleuze et Félix Guattari (1930-1992)
Ensemble ils ont développé le concept de nomadologie
dans Mille Plateaux, Minuit, 1980

Et puis enfin après c’est le dernier aspect du voyage qui me rend pas très… Là je le trouvais… Il y a une phrase, là, de Proust très belle qui dit : « Finalement qu’est-ce qu’on fait quand on voyage ? On vérifie toujours quelque chose. » On vérifie que telle couleur qu’on a rêvée se trouve bien là. À quoi il ajoute, c’est très important, il dit : « Un mauvais rêveur c’est quelqu’un qui ne va pas voir si la couleur qu’il a rêvée est  bien là. » Mais un bon rêveur il sait qu’il faut aller vérifier, voir si la couleur est bien là. Ça, je me dis, ça c’est une bonne conception du voyage. Mais sinon…

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Marcel Proust, Albertine disparue, Gallimard, 1925
Dans ce volume, Marcel Proust évoque un séjour à Venise.

Tu trouves que c’est une fantastique régression.

Non, en même temps, il y a des voyages qui sont de véritables ruptures. Par exemple la vie de Le Clézio actuellement m’apparaît quelque chose où, là,  il opère sûrement une rupture.

Lawrence ?

[T.E.] Lawrence, c’est… oui Lawrence, oui, je … il y a trop de grands écrivains pour lesquels j’ai une grande admiration et qui ont un sens du voyage… Stevenson, je me dis les voyages de Stevenson, c’est pas rien, hein, tout ça. Donc ce que je dis n’a aucune généralité. Je me dis, pour mon compte quelqu’un qui n’aime pas les voyages, ça doit être pour ces quatre raisons-là.

Ta haine des voyages, elle est liée à ta lenteur naturelle ?

Non, parce qu’on conçoit du voyage très lent. Oui, alors en tout cas, j’ai pas besoin de bouger. Moi, toutes les intensités que j’ai, c’est des intensités immobiles. Les intensités, ça se distribue ou dans l’espace, ou bien dans d’autres systèmes, pas forcément dans l’espace extérieur. Moi, je t’assure que quand je lis un livre que j’admire, que je trouve beau, ou quand j’entends une musique que je trouve belle, vraiment, alors j’ai le sentiment de passer par de telles étapes, jamais un voyage ne m’a donné de pareilles émotions… Alors pourquoi j’irais les chercher, ces émotions-là qui ne me conviennent pas très bien alors que je les ai pour moi en plus beau dans des systèmes immobiles comme la musique ou comme la philosophie ? Il y a une géo-musique, il y a une géo-philosophie, je veux dire c’est des pays profonds, hein. Ben c’est plus mes pays, oui…

Tes terres étrangères…

C’est mes terres étrangères à moi, alors je les trouve pas dans les voyages, non.

Bon, tu es la parfaite illustration que le mouvement n’est pas dans le déplacement, mais tu as quand même voyagé un petit peu. Tu as été au Liban puisque tu as fait des conférences, au Canada, aux USA.

Oui, oh ben oui, ça oui, mais je dois dire que j’étais toujours entraîné, maintenant je ne le fais plus parce que… mais je n’aurais jamais dû le faire, tout ça. J’en ai trop fait. Puis j’aimais marcher à ce moment-là, maintenant je peux moins bien marcher alors ça ne se pose même plus. J’aimais bien marcher, oui, je me rappelle j’ai fait Beyrouth moi à pied du matin au soir sans savoir où j’allais, là j’aimais bien parcourir une ville à pied, mais c’est bien fini tout ça.

Alors passons à W, W ?

Y a rien à W.

Si, c’est Wittgenstein, je sais que c’est rien pour toi, mais je voudrais juste un mot…

Ah oui mais non, ça je vais pas parler de ça.



[1] «Allumez la loupiote et allez hop! Ça tourne», entretien avec Claire Parnet au sujet de la sortie du film, Gérard Lefort, libération, 3 mars 1997

[2] cf The crack-up (en français, la Fêlure), de Francis Scott Fitzgerald.

[3] Samuel Beckett, Mercier et Camier [1948], Minuit, 1970.
La véritable citation est la suivante :

"Nous ne voyageons pas pour le plaisir de voyager que je sache, dit Camier. Nous sommes cons, mais pas à ce point là."

[4] Voir le concept de nomadologie. http://www.youtube.com/watch?v=2MeC5uC48Kk