Il y a 101 ans, le 15 octobre 1912, L'Assiette au beurre cessait de paraître onze ans après son lancement (le 4 octobre 1901).

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Couverture du n°1 signée par Steinlen
trouvée ici

Le nom de ce périodique demeure une référence dans la presse satirique française (avant le Canard Enchaîné, Hara Kiri et Charlie Hebdo).

Jossot the devil
- Ceux-ci sont mes fils bien aimés en qui j'ai mis toutes complaisances : écoutez-les !
pat Jossot

Certains dessins demeurent familiers en raison de leur diffusion dans les manuels d'Histoire.

Si l'on distingue généralement deux périodes, si l'on distingue une évolution dans le ton, la conception du journal était constante : 16 dessins pleine-page autour d'un même thème, dessinés par un ou plusieurs auteurs.

 

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Le numéro 530 de l'Assiette au beurre, paru le 27 mai 1911, n'a pas la force intemporelle des numéros de la première période. Le journal était déjà en perte de vitesse, tant sur le plan financier que sur celui des idées.

L'illustrateur, Léal de Camara (1876-1948), ne fait pas partie des principaux dessinateurs de cette publication. Ce peintre portugais semble avoir travaillé notamment dans son pays natal (pour A Corja et A Sátira). Exilé, il n’a passé que quelques années à Paris avant de s’établir à Porto au Portugal (d'après le Wikipédia portugais).

 

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Couverture du numéro de l'Assiette au beurre consacré
à une visite de Pierre Ier de Serbie à Paris.

Si nous avons choisi de parler de ce numéro, c'est parce qu'il traite des relations franco-serbes à travers une rencontre diplomatique entre Armand Fallières (1841 – 1931) et Pierre Ier de Serbie (1844 – 1903 – 1921).

 

Armand_Fallieres_1910  PetarI-Karadjordjevic

 

En mai 1911, Armand Fallière est le Président de la République française (1906 – 1913). Pierre Ier de Serbie, est le roi de Serbie (1903 – 1918, date à laquelle se forme le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes).

 

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Caricature trouvée ici sur Gallica

Ce numéro constitue un document sur une façon dont la Serbie pouvait être vue en France. C'est aussi un document sur la situation de l'époque.

On peut le lire ici :

Le site de la BnF (la Bibliothèque Nationale de France) donne accès à la grande majorité de ces documents sur Gallica, la bibliothèque numérique. Au sujet de cette institution, je vous renvoie au film de Resnais intitulé Toute la mémoire du monde (1956) dont nous livrâmes une transcription.

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On trouvera ci-dessous les textes des légendes des images assortis d'un commentaire explicatif.

Les numéros (de 978 à 992) correspondent à ceux des pages en haut à droite (impairs) et à gauche (pairs). Il suffit de cliquer sur ces numéros pour obtenir les pages correspondantes.

Certains éléments n'ont pas été élucidés. Les éclaircissements éventuels sont les bienvenus.

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 977 Pierre Ier de Serbie viendra à Paris [couverture]

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 978 L'arrivée.

Le Roi. - ….. et tâtant de vous enlacer, Monsieur le Président, j’ai le sentiment de vouloir embrasser d’un seul coup la France !

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 979 La Tournée des Souverains.

Le Roi. – Inutile, Monsieur le Président, de vouloir me montrer les beautés de Paris, je les connais sans doute mieux que vous-même, bien que Belgrade soit plus distant de Paris que le Loupillon !

Le Loupillon a été la propriété d’Armand Fallières. Elle se trouve près de Mézin (47) d’où l’ancien président est originaire.

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 980 Au Gala.

Le Président. – Votre Majesté désire déjà se retirer ?...

Le Roi. – Je trouve ce spectacle trop dramatique ; depuis le fameux drame du Kohak, je n’aime plus que le café-concert.

Ce n’est sans doute pas « Kohak » mais « Konak » qu’il faut lire. Cela fait référence à la fin d’Aleksandar Obrenović (1876 – 1889 – 1903) et à la façon dont Pierre Ier de Serbie prit le pouvoir. Un konak (mot d’origine turc) désigne un palais ou une résidence royale. (Voir pages 987 et 988.)

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 981

Le Président. – Voyons, Majesté, le beau Danube bleu, dont on parle tant, est-ce réellement un fleuve ou une valse lente ?...

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 982

Le Roi. - Camarades, comme vous j’ai été Saint-Cyrien, et aujourd’hui je suis Roi….. C’est vous dire que Saint-Cyr mène à tout.

En effet, comme toute l’élite militaire française, Pierre Ier de Serbie a étudié à Saint-Cyr de 1862 à 1864. Il s’engage ensuite dans la Légion Étrangère sous le nom de Pierre Kara (voir p.987).

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 983 Au Salon (devant le tableau de Grün).

Le Roi. – Comment se fait-il, Monsieur le Président, que vous ne figuriez pas parmi toutes ces célébrités parisiennes ?

Fallières. – Mais, Sire, je ne suis pas Parisien, je suis Gascon !

- Ce tableau de Jules Grün (1868 – 1938) s’intitule Un vendredi au Salon des Artistes Français. Il a en effet été exposé en 1911.
- En effet Mézin se trouve en Gascogne, ancien territoire qui correspond actuellement au Midi-Pyrénées et à l’Aquitaine.

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Jules Grün - Un vendredi au Salon des Artistes Français

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 984-985

Fallières. – Croyez-moi, Sire, il vous engraisser, car à vous voir si efflanqué, on pourrait supposer que l’état des finances de Serbie ne permet même pas de vous nourrir.

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 986 Dans l’intimité.

Fallières. – Sire, c’est épatant, ce que pour un étranger vous parlez bien français !

Le Roi. – Et encore, mon frangin, quoi que tu dégoiserais si que tu m’entendrais babiller l’argot des louchebems !

Il n’est pas évident que Pierre Ier ait maîtrisé l’argot des bouchers (« louchébem »), en revanche, il a très bien pu l’avoir appris dans l’armée, durant ses combats.

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 987 Les Toasts.

Pierre de Serbie. - … et je saurai toujours me souvenir que c’est en France que j’ai appris ce que je sais et que c’est aussi en France que mes généraux ont appris ce qu’ils savent…

Une voix - … vous n’allez tout de même pas dire que des officiers français leur ont appris à se mettre à huit pour tuer une femme !...

- "C'est en France que..." : une autre référence à son passage à Saint-Cyr (voir p.982).
- Peut-être cela fait-il référence à l’assassinat de Draga Mašin (1864 – 1900 – 1903), l’épouse d’Alexandre Ier Obrenovi
ć, victime du drame du Konak et de l’attaque des membres de la Main Noire de Dragutin Dimitrijević (1876 – 1917). Voir pages 980 et 988.

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 988 Pierre de Serbie devant l’histoire.

L’Histoire. – Tu auras beau faire pour être un bon Roi : le temps n’effacera jamais le sang de ton baptême royal !

Les gens masqués évoquent La Main Noire. Voir notes des pages 980 et 987.

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 989 La souricière des Balkans.

Nicolas II de Russie - Pauvre Serbie, entourée d’espions et d’ennemis, tu sembles une petite souris blanche dont la cage est cernée d’animaux prêts à la dévorer.

On peut reconnaître (sous réserve) :
- François-Joseph 1er (1830 – 1848 – 1916, Empereur d’Autrichen Roi de Hongrie, de Bohême et de Croatie) sous la forme d’un chat.
- Mehmed V (1844 – 1909 – 1918, Sultan Ottoman) sous la forme d’un oiseau,
- Nicolas II de Russie (1894 – 1917, Empereur de Russie né en 1863 et exécuté en 1918) qui protège et domine la souris.

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 990 Soierie et ferblanterie.

Le Roi. - Permettez-moi, Monsieur le Président, de vous offrir l’Aigle blanc et le Chépakat.

Fallières. – Sire, je vous remercie, car cela fera pendant au Nicham Iftichkhar que vient de m’octroyer directement le Bey de Tunis… sans que j’aie eu besoin de verser quoi que ce soit à des intermédiaires, croyez-le bien !... Ce fut tout à fait à l’œil !...

- L’Ordre de l’Aigle Blanc a été attribué entre 1883 et 1945.
- J’ignore à quoi peut bien faire référence le « Chépakat ».
- Le Nicham Iftichkhar (Ordre de la fierté) a été décerné entre 1835 et 1957.
- Le Bey de Tunis était alors Mohamed el-Naceur Bey (1855 – 1906 – 1922, Bey de Tunis).

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 991 Enfin seul !

Fallières. – Que tous les rois viennent me voir à Paris, passe encore, mais leur rendre visite dans leurs lointains patelins, çà, c’est la barbe !!

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 992

Le Président. – Alors, comme ça, vous voulez quitter le syndicat des Souverains ?

Le Roi. – J’abandonnerais volontiers l’hermine et la couronne, en échange d’une bonne petite liste civile… que je viendrais manger à Paris !

En principe, la Liste Civile, c’est ce qui est donné au roi d’un pays mais qui est payé ou entretenu par l’État et donc par le peuple à travers les impôts.
C’est peut-être, de tous les dessins, celui qui se rapproche le plus de l’esprit de l’Assiette au beurre connu pour dénoncer les injustices sociales.

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Pour en savoir plus sur l'Assiette au beurre on consultera :

- Gallica, sur lequel de nombreux numéros du périodique sont consultables (ici, par année),
- L'Assiette au beurre, un site ancien qui lui est dédiée,
- Un documentaire très complet datant de 1981 sur youtube,
- Caricatures et Caricature, un site consacré à la caricature ancienne et actuelle, animé par Guillaume Doizy.

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Je remercie Laetitia Delamare pour avoir bien voulu relire ce petit article. Ses conseils bienveillants ont été précieux.

La rédaction de cette note m'a permis d'apprendre beaucoup de choses que j'ignorais sur cette période chaude de l'histoire (qui précède la première guerre mondiale, la révolution de 1917 et la chute des Empires Austro-Hongrois et Ottoman).