Vladimir Dimitrijević (1934 – 2011) était éditeur.

 

Il a notamment fondé l’Âge d’Homme en 1966, maison spécialisée dans la littérature suisse romande, russe ainsi que dans celle de l’Europe centrale.

 

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Photo extraite du Cinématon #942 que Gérard Courant lui avait consacré en 1987.
La photo vient du site de Noël Godin où il lui rendit un bel hommage.

 

Dans cet entretien avec Maurice Huelin, il parle de sa position d’éditeur suisse romand d’origine yougoslave alors qu’on l’interroge sur les questions de racines et de régionalismes. Il parle de sa vocation d’éditeur liée à la censure et à sa jeunesse à Belgrade. Il donne également son point de vue sur le monde du livre et de l’édition en 1982.

 

Visiteurs du soir - 05.03.1982 - Journaliste: Maurice Huelin - 34'37''

Transcription

Écrire en Suisse Romande

un éditeur Vladimir Dimitrijević

ou la Passion du Livre

Entretien réalisé par Maurice Huelin

Monsieur Dimitrijević, vous êtes sans doute l’éditeur le plus important de Suisse Romande aujourd’hui, du moins dans le domaine littéraire pur, Vous êtes cependant d’origine étrangère, Alors qu’est-ce qui vous fait persister à demeurer en Suisse, à éditer en Suisse alors même que vous êtes sollicité de vous rendre à Paris, que vous pourriez éditer déjà à Paris, pourquoi cette constance avec la Suisse ?

Je pense qu’il y a deux raisons à cette question. D’abord je suis arrivé en Suisse en tant que réfugié à 19 ans et je me suis acclimaté ici. J’ai fait la librairie en Suisse, pendant plusieurs années. J’ai senti les goûts du public suisse. Étant donné que je suis Yougoslave, c’est-à-dire que je viens d’une région qui est quand même celle de l’Europe centrale, dont la Suisse fait partie, je pense que je sens assez bien le goût et les exigences du public suisse.

Presque mieux qu’un éditeur suisse, pensez-vous ?

Je ne dirais pas cela mais je pense que je peux établir plus facilement le pont avec les autres régions linguistiques qu’un éditeur suisse qui édite ici et qui est né ici. Je pense que j’apporte – quand j’étais libraire, que j’apportais quand j’étais libraire – un certain goût à la lecture différente. J’ai senti que la réponse à cette proposition, à ces livres que j’ai proposés à la clientèle, était bien accueillie.

Et l’autre raison ?

L’autre raison est que les amis que j’ai faits ici, les intellectuels que je fréquente, et que je fréquentais dans le temps, ont fait un fond d’édition. Je me suis dit qu’il était nécessaire, qu’il était temps – c’était il y a quinze ans – de faire une maison d’édition ici, une maison d’édition qui profiterait d’une richesse incontestable que la Suisse Romande peut donner à n’importe quel moment et dans différents domaines.

Mais au-delà de tout ça est-ce que vous avez l’impression que la Suisse Romande correspond mieux à certaines de vos idées, qu’elle permet mieux à l’éditeur que vous êtes de vous exprimer en dehors de vos amitiés, en dehors de vos habitudes, en dehors de vos racines.

Je pense que si. Je pense que la Suisse Romande me permet de voir plus facilement, de jeter plus facilement le pont envers le monde slave, germanique, et envers les autres mondes d’Europe, donc je me suis mis en devoir d’éditer et de faire connaître au public francophone.

Vous êtes un Européen convaincu ?

Je suis un Européen convaincu, je pense qu’une très grande richesse nationale existe partout et que les vraies richesses nationales ne sont pas bien connues dans le monde de l’édition française. C’est le fait principal que j’ai constaté en faisant la librairie, en discutant avec mes amis, et je me suis dit que quelqu’un qui vient d’ailleurs, qui peut sentir les véritables pulsations des littératures nationales venues de l’est, venues d’Europe centrale, serait capable de faire une maison d’édition qui profiterait à tout, qui profiterait, donc, au lecteur français, et que nous, d’ici, les écrivains, les intellectuels suisses, nous pourrions plus facilement pénétrer dans la forteresse qui reste Paris.

Mais avec les mêmes idées, avec le même parti pris d’édition, est-ce qu’une ville comme Paris, un centre comme Paris ne serait pas une plateforme beaucoup plus importante, beaucoup plus rayonnante, en quelque sorte ?

Probablement mais je pense que les éditeurs parisiens ont une fâcheuse tendance 0e se copier, c’est-à-dire de faire des collections qui se ressemblent, de faire des séries, de faire des mouvements, de créer des modes qui se ressemblent, qu’à un moment donné, à peu près tous les éditeurs font à peu près la même chose.

Comme dans la couture, vous voulez dire ?

Il y a de ça. Il y a de ça. Cette densité des intellectuels qui se croisent journellement, fait que les idées sont transmises plus rapidement, et que les modes se créent en leur apogée très rapidement, et passent de mode, c’est-à-dire passent des vitrines de librairie avec une telle rapidité que des séries telles que nous les avons imaginées ici ne sont peut-être pas possibles de faire, de poursuivre, dans une grande capitale comme Paris. Je pense que le fait que nous sommes un peu en retrait nous donne une plus grande fidélité à nos propos de départ.

 

Racines et régionalismes

 

Mais indépendemment de cela, je sens chez vous une sorte de nécessité, de besoin profond d’adhérer à une région, d’adhérer à un pays, cela vous semble le lot même de l’éditeur. L’éditeur ne fait pas son métier à partir d’une sorte de lieu de hasard, si je comprends bien.

Ah, je suis sûr que non, qu’il correspond, qu’il est un peu le diapason d’une région. C’est-à-dire que c’est un métier qu’on ne peut pas définir facilement, c’est un métier qui se trouve entre la critique littéraire, donc au moment où nous jugeons un manuscrit, et l’imprimerie… Nous voyons les libraires, les lecteurs, les auteurs, nous sommes un peu au milieu de tout cela.

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Répartition des langues en Suisse.
En, vert, l'espace francophone couvert par l'Âge d'Homme.
Carte issue de cet article.

N’est-ce pas être guetté par là-même, par cette sorte d’enracinement profond dans une petite région, par ce qu’on appelle très communément le régionalisme.

Je pense que nous avons échappé… les éditions de l’Âge d’Homme ont échappé à cela simplement car les grandes options, les grandes collections de notre maison d’édition sont des collections ouvertes dans tous les domaines. Nous avons le cinéma, nous avons le théâtre, nous avons la philosophie, nous avons la création littéraire, nous avons de grandes traductions, nous avons des auteurs très très importants, que nous publions… Donc, je pense que, au contraire, nous essayons de faire un front commun de toutes nos publications, c’est-à-dire des entrées en librairie avec un choix de livres de qualité mais dans tous les domaines. C’est-à-dire : nous essayons de donner la place aux écrivains d’ici à côté des écrivains, de grands écrivains, des écrivains moins importants venant d’autres pays. C’est-à-dire : j’essaye toujours de présenter la littérature comme quelque chose qui est l’héritage commun de l’humanité. Mais il est vrai que, enraciné dans une région, je peux publier plus facilement quelqu’un que je peux voir, avec qui je peux discuter et avec qui j’ai des relations suivies.

Mais si vos auteurs, les auteurs de Suisse que vous publiez, échappent à ce danger de régionalisme, qu’en est-il des auteurs romands en général. D’une façon très objective et très générale est-ce que vous pouvez cerner ce problème.

Écoutez. Je pense qu’il y avait un danger. Ce danger, peut-être, existe encore. Mais si nous regardons le monde tel qu’il se présente aujourd’hui, pour la vraie littérature, il est très difficile que la vraie littérature, la grande littérature, celle qui compte, celle qui survit, soit régionaliste…

… tout en étant enracinée…

Elle peut être enracinée, elle doit être enracinée, mais il est très difficile à cette littérature d’être régionaliste. Les régionalismes guettent plutôt …

Qu’est-ce que c’est, d’ailleurs, « régionalisme » ?

Je dirais que le régionalisme en littérature, c’est une sorte de contentement de faits qui peuvent être relatés directement sans passer par une sorte d’opposition intérieure à celui qui l’écrit. Le régionalisme de Faulkner, de Thomas Wolfe, de Joyce, d’Italo Svevo, de Verga, enfin de tous les grands écrivains du XIXème siècle, il est clair que c’est un régionalisme étant donné qu’ils sont enracinés dans leurs régions. Mais au fond, chacun de ces écrivains a été d’une certaine façon expulsé de la région-même. C’est-à-dire, le mort est peut-être trop faible ou trop fort, ils dérangeaient. C’est-à-dire : avec les thèmes qu’ils présentaient, la manière dont ils présentaient les thèmes, la vérité qu’ils tiraient de la région, ils dérangeaient et si vous regardez les écrivains enfin tout simplement que j’ai cités vous verrez facilement que la région les a expulsés pendant très longtemps avant de les fêter. Je pense que c’est cela le vrai régionalisme. Il y a un autre régionalisme…

Le mauvais ?

Le mauvais que je ne conseille pas aux écrivains, que je peux conseiller aux gens qui passent par une région ou plutôt tout simplement pour la décrire, c’est celui qui fait même des défauts humains des habitants de la région ou bien de leurs faits et gestes une sorte de qualité.

Panégyrique.

Voilà. Et, à ce moment-là, tout le monde est flatté, tout le monde est content, je pense que ces livres sont très utiles pour les éditeurs du point de vue commercial, mais je pense que du point de vue de la vérité, rien n’en sort. C’est-à-dire, pour moi, pour qu’un livre du point de vue littéraire soit valable, il ne s’agit pas simplement qu’il soit bien écrit, car le mauvais régionalisme peut être aussi bien écrit, mais il faut qu’il dise sur la région quelque chose de fondamental, pour l’instant où il regarde la région, om il constate les qualités et les défauts de ses contemporains, et leur sert dans une œuvre littéraire. Alors moi je pense que c’est quelque chose de fondamentalement différent. Et les limites sont très faciles à trouver, il suffit de voir comment on présente politiquement une œuvre pareille.

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La littérature n’est jamais une complaisance ?

Moi je pense que la littérature, au contraire, est quelque chose qui dérange l’auteur lui-même et les lecteurs ensuite.

 

La littérature suisse romande vue par un Belgradois

 

Alors on peut vous demander pour vous qui veniez précisément d’un autre monde bien que fort jeune, vous avez peut-être la possibilité maintenant de porter un jugement objectif sur les choses. Est-ce que la région Suisse Romande, est-ce que notre pays est propre, est un bon terroir à l’écrivain ?

Je pense que tous les pays sont un bon terroir et puis une bonne nourriture pour l’écrivain. Il faut que l’écrivain, d’abord, ait du talent, c’est vrai, puis qu’il ait une sorte de courage, et j’estime qu’en Suisse Romande, on commence de faire des livres importants.

La facilité qu’offre ce pays, son opulence, son calme, ne vous paraissent pas un obstacle au métier de l’écrivain, à l’inspiration de l’écrivain ?

Il me semble qu’il y a un obstacle, c’est-à-dire il est plus difficile de trouver un défaut dans ce qui apparemment nous semble une qualité de vie. Mais je pense que toutes les caractéristiques que vous venez de donner ont comme toute chose humaine un mal qui le guette. Pour un écrivain suisse romand il est plus difficile de percer, peut-être, cette carapace-là, que pour un écrivain qui vit dans un pays où le noir et le blanc est plus fortement partagé. Alors je pense que les écrivains suisses doivent réfléchir davantage à leurs conditions de vie, à leurs conditions de communion entre les êtres pour nous dire quelles sont les choses déplaisantes qui guettent cette société dans les années à venir et je pense que les écrivains sont là pour nous le dire, ou en tout cas pour attirer notre attention pour éviter ces défauts-là et ce gouffre dans lequel nous pouvons nous précipiter si nous ne faisons pas très attention à la manière dont nous vivons.

L’écrivain fait fonction de révélateur ? C’est significatif pour vous ?

Absolulment, je pense que c’est la première tête chercheuse dans l’avenir. Même quand il s’inspire du passé, du sien comme de ceux qu’il a connus, c’est pour l’avenir la meilleure sonde. En regardant les écrivains, en regardant comment les écrivains sentent une situation, une situation historique, une situation sociale, je pense que nous pouvons, un bon lecteur peut se rendre compte de catastrophes qui guettent à chaque moment une société ou l’humanité tout entière.

Il y a une école littéraire qui est en train de naître en Suisse Romande, disiez-vous il y a quelques instants, est-ce que notre public est conscient à la fois de la valeur de ces écrivains qui sont en train de naître et du regard qu’ils portent sur la société qui entoure ce public précisément ?

Je pense que le public ne le sait pas encore. D’ailleurs c’est mon propos, c’est-à-dire il est très difficile que toute la société ou bien une grande partie de la société, se rende compte tout de suite de la valeur ou bien de l’attention qu’un écrivain qui naît fait porter avec son œuvre au public, avec son œuvre publiée au public. Mais je pense que de plus en plus il y a des gens qui se rendent compte que nous faisons quelque chose ici en Suisse Romande et que ce quelque chose est important.

On pourrait retourner la question d’ailleurs, est-ce que notre public a les écrivains qu’il mérite, est-ce qu’ils sont aussi significatifs que ceux de Suisse allemande par exemple puisqu’ils sont aussi évidemment provocateurs, évidemment révélateurs pour notre public que le sont les écrivains suisses allemands ?

Pas encore, pas encore. Je pense que les écrivains suisses allemands ont eu davantage de matière, ils sont rentrés dans des villes qui étaient plus facile à cerner que les écrivains suisses romands. Mais je pense que la grande tendance ici est celle de bien voir la situation, de décrire comment elle est ici.

 

La censure et le désir des livres

 

J’aimerais qu’on parle de votre métier, de la façon dont on devient éditeur. Est-ce que c’est une vocation ? Est-ce qu’il y a une destinée pour devenir éditeur ? Si vous me passez l’expression, est-ce que c’est de tout temps écrit dans les astres ?

Je pense que ce qui est écrit de tout temps dans la destinée, dans le chemin et dans les chromosomes d’un être, c’est le milieu om il voudrait évoluer. Je pense qu’à partir de ma dixième année, j’ai évolué dans le milieu du livre, ce n’était pas une prédisposition familiale, j’ai choisi cela à un moment donné comme un monde qui complète la misère du monde dans lequel j’ai vécu. Je pense que la littérature a été pour moi depuis ce moment-là une énorme compensation à la vie que je trouvais à l’époque …

… déjà insupportable ?

… déjà difficile à supporter, et j’ai pensé que la littérature était là pour me donner à tout moment de mon existence – les livres étaient là – à me donner des réponses ou des amis d’enfance que je fréquentais avec plaisir.

Mais dans ce monde politique qui était celui où vous avez vécu, est-ce que le livre était un domaine tout-à-fait réservé, privilégié ou d’un accès facile ?

C’était disons à partir de la guerre et après, pendant les premières années de la révolution, le livre était une chose censurée. Et la passion qui était née parmi nous, parmi les élèves d’une école de Belgrade …

Alors c’était une passion partagée par plusieurs, alors…

… ah c’était une épidémie colossale à l’école. Pour vous donner tout simplement une petite image que nous sommes restés fidèle à cela : de notre classe de 25 élèves, il y en a une quinzaine qui sont restés dans le domaine de l’édition ou de la littérature. Et dans les foires de livres internationales que nous fréquentons de temps en temps à […], à Francfort ou ailleurs, nous sommes les quinze de la même classe qui nous rencontrons chacun faisant une collection ou une maison d’édition quelque part.

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Belgrade, l'hiver
Photo trouvée sur la page de Crno-beli Beograd - Black and white Belgrade

Et alors le livre était un refuge contre le monde extérieur ?

C’était en même temps un refuge, un révélateur, et un guide. Un refuge, naturellement car il fallait échapper à un monde difficile et gris.

Mais le livre n’est pas qu’évasion, vouliez-vous dire ?

Mais le livre n’est pas une évasion ni un quelconque départ de cette vie-là. Au contraire, je trouve que le livre est inséré dans cette vie. Je trouve que les personnages que j’ai rencontrés dans les romans vivent en moi. Je les connais. Je trouve que les idées que j’ai rencontrées, je les ai rejetées ou je les ai prises pour les miennes, mais au fond, elles font partie intégralement de ma vie.

D’une façon presque concrète ?

Tout-à-fait. Je trouve que la fréquentation des grands penseurs ou des grands écrivains est là pour sortir de nous ce que nous avons peut-être parfois pressenti mais qui reste obscure et non-formulé. Alors je vous donne une anecdote de cette vie-là. Nous étions quelques amis qui, passionnés de littérature, cherchions des livres introuvables ou difficiles à trouver ou censurés. Je vous donne un exemple qui était peut-être fatal même pour ma vie après d’Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche, on avait envie, mais une envie profonde, irraisonnée de lire ce livre. On nous a tellement parlé, on l’a tellement rencontré dans les autres textes qu’on a dit « il faut absolument que nous puissions le lire un jour ».

Il est vrai que ça guidait tout une pensée de cette époque, aussi, n’est-ce pas ?

Certainement et puis au fond il s’est opposé à un certain marxisme qu’on nous rabâchait des journées entières à l’école. Et un jour on a repéré le livre dans la vitrine, je me souviens, c’était un samedi d’hiver très très froid de Belgrade avec un vent glacial qui soufflait par là et nous étions trois à nous relayer jusqu’à lundi, à dix heures de la matinée, au moment où le magasin ouvrait, pour pouvoir être les premiers à entrer dans le magasin acheter ce livre. Eh bien nous avons acheté ce livre. Ce livre était très très mal traduit, je n’avais pas compris grand-chose, je dois le dire. Mais j’avais nargué avec ce livre un de mes professeurs à la faculté et disons une sorte de mise-à-l’écart de l’université et de la société provenait de cette dispute concernant Ainsi parlait Zarathoustra qui, comme ça, a joué, même physiquement, un rôle très important dans vie, donc je pense que tous ces livres qu’on désire, toutes ces idées qui traversent le cœur et l’esprit d’un jeune homme, ça incarne une fois ou l’autre dans sa vie, et il y a des conséquences.

 

Individualité et amitié

 

Est-ce que vous auriez fait autant de folie pour une femme que pour un livre ?

C’est très difficle à dire. En tout cas pour les amis en général, j’en ai fait.

L’amitié et le livre c’est corollaire pour vous.

C’est la même chose, la même chose. Par exemple la découverte d’un grand écrivain, la gloire, n’est-ce pas, qui pour moi se transmet par la lecture, je dirais, une sorte de respiration nouvelle qui se transmet par un grand esprit que je trouve à mon goût, c’est quelque chose de tout à fait décisif. Par exemple, le jour où j’ai lu pour la première fois l’écrivain polonais Witkiewicz qui reste mon écrivain, l’écrivain emblême de la maison, est pour moi quelque chose de très important. Le premier jour où j’ai lu le manuscrit de Zinoviev, je savais que j’introduisais par mon travail une chose importante pour le cœur de mes contemporains et surtout pour la raison.

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Mais ce sens de la relation, de l’amitié, dont vous parlez si bien et si souvent dans ces propos, est-ce que ça peut servir de philosophie, de politique très profonde à une maison d’édition ?

Ah, je pense que sans cela… je pense que tous les éditeurs ont cela.

Vous pensez ?

Ah, je pense.

Vous pensez que les éditeurs n’éditent pas souvent soit des collections sans y regarder de plus près, soit des ouvrages très différents les uns des autres sans faire de relations l’un à l’autre ?

Si je fais la différence, c’est quant au contenu ou bien à la direction que prend leur entreprise mais une – appelons ça – « douce folie » de relation humaine ou de relation du texte et de la chair, je pense que nous sommes tous habités par ces deux mots-là.

 

Les missions de l’Âge d’Homme

 

Mais qu’est-ce qui a été déterminant pour vous ? C’est d’imposer à notre public les auteurs suisses qu’ils connaissaient mal et qu’ils devraient connaître ou au contraire les auteurs étrangers que vous connaissez fort bien et que vous avez révélé en Suisse ? Qu’est-ce qui a été prédominant ?

Ah, je pense que ce n’est pas du tout une affaire de concurrence. Je pense que nous sommes, tous, là, une famille. Je souligne ces mots, étant donné que dans une famille on peut avoir des enfants ou des ennemis, des oncles, des tantes ou des grands-parents qui sont fort différents du point de vue de l’appartenance à un courant, disons, politique ou religieux. Mais nous sommes une famille. C’est-à-dire, la maison d’édition l’Âge d’homme n’est pas un parti, n’est pas une association, n’est pas un club, n’est pas quelque chose de social, j’estime, ce n’est peut-être pas vrai mais je le sens comme ça, j’estime que les écrivains qui sont là sont bien à leur place. C’est-à-dire que nous nous sentons bien entre nous.

C’est un lieu de rencontre voulez-vous dire ?

Certainement, et de vie. Et il y a quelque chose, on me l’a parfois dit et cela me fait grand plaisir, il y a quelque chose qui se dégage des écrivains que nous publions, c’est-à-dire il y a un quelque chose que l’écrivain soit de gauche, de droite, du centre, musulman, orthodoxe ou catholique, que ce soit une collection de spiritualité protestante ou russe, je pense que nous n’éditerons pas de choses qui font plaisir tautologique à la population.

Ce quelque chose, vous arrivez à le définir ? Il y a une sorte de caractéristique des auteurs ?

Il y a une sorte de voie. Je divise très souvent la littérature entre une littérature de description, de constat qui est une littérature importante, où les écrivains s’expriment mais où la voix ne transparaît pas. J’estime qu’une grande partie de la littérature de ces derniers quarante ans est une littérature de constat. C’est-à-dire la deuxième guerre mondiale a apporté une telle quantité d’événements invraisemblables, elle a apporté avec l’après guerre une sorte de boom économique, qu’on a appelé le boom économique, cela a mélangé d’un côté une grande culpabilité et de l’autre côté un grand enrichissement un peu partout, ont fait que la littérature a constaté tout cela et que nous avons vécu sur une lancée de progrès. Et la littérature nouvelle, celle qui se fait maintenant, est une littérature de la voix, une littérature qui va briser cette opacité du matériel qu’on a accumulé et que nous allons de nouveau entendre la véritable destinée de l’homme, c’est-à-dire par divers mouvements littéraires, par diverses écoles littéraires, on a évacué un peu l’humain de tout cela. Je ne vais pas énumérer les écoles, les tentatives, tout-à-fait intéressantes. Mais je pense que, comme je le sens dans mon pays, en Yougoslavie, à l’est, comme je le sens dans une certaine littérature du continent américain, même en France, parfois, même ici, en Suisse, je pense que la voix humaine va trouver maintenant à travers ce charabia qui nous entoure sa véritable vocation et sa véritable narration. Et je pense que nous sommes sensibles à cela. Il y a quelques écrivains, il y a des livres qui sont déjà l’avant-garde de cette nouvelle façon de voir, d’écrire et de sentir.

Est-ce à dire vos écrivains, ceux que vous éditez bien sûr, et d’autres aussi mais surtout les vôtres, sont des solitaires en quelques sortes ? La voix, ça inspire immédiatement l’idée de solitude, voire de caractère associal.

C’est très difficile de répondre à cette question. Ils ne sont pas insérés dans le charabia, je pense qu’ils ne sont pas insérés dans le charabia. Si la société et ce charabia d’opinions, de tendances, que nous vivons, d’objets, de facilités, si cela c’est la société, chez ces gens-là, je pense qu’ils sont hors de cette société-là.

Ce sont des individuels.

Ils sont des individuels. Ils poursuivent leurs œuvres pour montrer que cette voie-là n’était pas tout à fait une voie recommandable.

 

La tâche d’un éditeur

 

Alors j’aimerais vous poser une dernière série de questions pratiques et précisément par les noms, pas des écrivains sans talent mais de ceux qui sont de qualité, de très grande qualité que vous éditez. Est-ce que cela ne complique pas considérablement le métier d’éditeur que de choisir des écrivains de qualité ? Est-ce que c’est difficile de faire "marcher" entr guillemets une maison qui se veut de qualité ?

Ça devrait être le contraire, naturellement, mais je pense qu’il y a là le problème même de l’édition en général telle que nous la subissons actuellement. Dans un grand nombre de livres que nous avons en devanture de librairie, ces livres pour moi sont très souvent des objets de papier carrés et qui se vendent dans des magasins appropriés. Ces livres-là ne méritent pas d’être des livres, d’être lus. Il y a une grande partie des livres, je le dis toujours, que l’édition et la librairie sont hypertrophiés par l’arrivée massive de ces livres qui au fond sont très souvent mieux dits par un autre média, par la radio, par la télévision, par une conversation ou par une conférence que nous pouvons entendre de temps-en-temps quelque part.

Donc vous récusez le livre-document, en quelque sorte, le livre-dossier.

C’est-à-dire, je refuse le livre-dossier s’il n’apporte pas une certaine réflexion, s’il n’apporte pas cette cristallisation qui est nécessaire pour qu’un livre mérite d’être un livre.

Mais alors y a-t-il une crise du livre ?

On se rend compte qu’aujourd’hui un auteur de qualité se vend plus difficilement qu’auparavant, ou bien se vend en nombre d’exemplaire égale que dans le temps, mais cela ne suffit pas étant donné que les frais de production, les frais d’exploitation, sont beaucoup plus importants aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous contenter avec les chiffres de tirage d’il y a dix ou quinze ans, au moment où l’imprimerie, les frais en général étaient beaucoup moins importants. Alors on arrive à des ventes de livre d’auteurs chevronnés, de grands écrivains, parfois même des Nobel, à des chiffres de tirage qui sont ridicules. Alors cela me fait dire qu’il y a un partage là-dedans, dans ce qu’on appelle le livre. Il y a le livre de grande consommation et il y a l’autre. Je ne veux pas faire ici un discours d’élite et de dire qu’il y a de bons livres et de mauvais lecteurs,  je ne vais pas faire ce partage-là. Mais je pense que d’une certaine façon, nous devons protéger notre héritage culturel. Et surtout, nous devons conseiller à des jeunes lecteurs ou bien aux lecteurs même en général qui entrent dans des librairies des livres dans lesquels ils trouveront le plaisir, le plaisir de lire qui est un plaisir qui n’est pas simplement un passe-temps.

Un plaisir de gourmet, voulez-vous dire.

Oui, et puis un plaisir aussi qui est opposé à quelque chose que les gens en général n’aiment pas beaucoup et qui est un certain travail intellectuel. C’est-à-dire, il faut que le plaisir soit plus grand que le travail intellectuel qu’ils fournissant. Par exemple sur la quatrième page de présentation des livres aujourd’hui, quand il s’agit d’un livre difficile, par exemple d’un auteur comme William Faulkner, ou bien comme un écrivain comme Soljenitsyne, ou bien de grands écrivains de ce temps, vous verrez quelque chose qui vous surprendra aujourd’hui et c’était impossible de mettre cela sur une jacquette de couverture dans le temps. Ils mettent, les éditeurs, que c’est un livre facile et qu’il peut être lu par tout le monde, ce qui est effectivement un mensonge. C’est-à-dire, il peut être lu par tout le monde mais après avoir fait un certain apprentissage de la lecture. On ne peut pas mettre Sanctuaires ou bien Absolom, Absolom de Faulkner dans la main de quelqu’un qui n’est pas familier de la littérature américaine ou bien de la façon dont une certaine littérature moderne traite le sujet. Donc il faut une fois pour toute commencer à faire ce tri et dire que la lecture c’est quelque chose d’autre et pas mentir aux gens en les induisant dans les chemins qui ne mènent nulle part.

Mais alors comment s’en sortir pratiquement comme un éditeur comme vous l’êtes qui mise sur la qualité, qui mise sur des auteurs de qualité, auteurs qui sont relativement peu vendus ?

Écoutez, j’ai parlé jusqu’à maintenant d’une façon horizontale, j’ai présenté la vitrine de la librairie. Si je peux me permettre, les éditeurs qui pratiquent la façon de faire qui nous est propre et chère, je dirais que nous devons poursuivre verticalement un certain travail et qu’à partir d’un moment donné ces écrivains trouvent leur public. Seulement, il faut savoir, il faut pouvoir persévérer, durer, et endurer.

 

Dans la série Écrire en Suisse Romande,

Maurice Huelin s’entretenait avec Vladimir Dimitrijević

Image : Jacques Mahrer

Son : Gérard Rhone

Montage : Jo Von Swietichowkski