On associe Jacques Le Goff (1924-2014) à la Nouvelle Histoire.

Il présente ce mouvement dans Apostrophes, la fameuse émission de Bernard Pivot où, comme le dit Emeline Vanthuyne sur ce site, l'historien a tout le temps d'exprimer ce qu'il a à dire.

Il y énonce notamment la filiation avec l'école des Annales fondées par Lucien Febvre (1878-1956) et Marc Bloch (1886-1944).

Marc Bloch et Lucien Febvre

Image trouvée ici

Cette école sera très importante pour l'historiographie française, notamment pour son apport à une conception de l'Histoire dans sa totalité et non plus seulement limitée aux dates et aux événements.

 

Bloch & Fèbvre (dir.) - 1929

Image trouvée ici

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Emeline Vanthuyne est l'auteure de la présentation de ce document sur le site de l'INA.

C'est l'occasion de rappeler l'existence de Jalons (pour l'histoires du temps présent), une série de fiches thématiques qui permet à la fois de contextualiser des archives et d'en apprendre un peu plus sur l'Histoire récente.

(Nous l'avions mentionnée une fois ici.)

jalons-pour-l-histoire-du-temps-present

Chaque document est assorti

  • d'une notice technique,
  • d'une contextualisation historique du document,
  • d'une contextualisation du cadre de diffusion,
  • d'une transcription.

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On aura donc intérêt à consulter cette fiche ici pour mieux en comprendre les enjeux.

Les invités qui entourent Bernard Pivot sont, outre Jacques Le Goff, les historiens

  • Jean-Louis Bory (1919-1979) ;
  • Georges Duby (1919-1996) ;
  • Emmanuel Le Roy Ladurie (né en 1929).

Transcription
(empruntée au site de l'INA après y avoir apporté quelques retouches)

Jacques Le Goff – Alors, vous vous en doutez, dans votre question il y a deux livres et deux historiens qui ne me posent pas de problèmes, c'est George Duby et Emmanuel Le Roy-Ladurie, et Jean-Louis Bory, c'est bien qu'il m'en pose. Alors je vais peut-être vous décevoir, car vous aimez bien qu'il y ait...

Bernard Pivot – Oh non, pas du tout !

Jacques Le Goff – Une certaine vivacité dans « Apostrophes » mais moi je dois dire que je ne vais pas être du tout agressif à l'égard de Jean-Louis Bory.

Bernard Pivot – Mais pourquoi ?

Jacques Le Goff –D'abord parce que son livre est très agréable...

Emmanuel Le Roy-Ladurie – Bien que n'appartenant pas à la nouvelle histoire ?

Jacques Le Goff – Bien que n'appartenant que marginalement.

Bernard Pivot – Il faudra me faire la démonstration.

Jacques Le Goff – Vous savez, notre métier que nous nous efforçons de rendre toujours intéressant pour nous et pour les autres n'est pas toujours amusant, et nous avons là un livre qui est extrêmement agréable, et qui est un livre qui est extrêmement plaisant au meilleur sens du mot. Mais je crois qu'il y a deux aspects qui sont importants par rapport à l'histoire en général, et par rapport à la Nouvelle Histoire. Jean-Louis Bory n'est malheureusement pas le parfait exemple de l'historien amateur, parce que c'est malgré tout un universitaire d'origine même s'il est devenu maintenant essentiellement un écrivain et un romancier, et donc il y a quand même du métier là dedans et ça se sent, si vous me le permettez, c'est un compliment plutôt.

Jean-Louis Bory – J'aime profondément l'Histoire.

Jacques Le Goff – Il y a donc le fait dont nous devons avoir conscience. L'histoire n'est pas une science comme les autres, en particulier du fait qu'elle peut être faite et elle peut être bien faite. Elle peut être faite d'une façon intéressante par des non professionnels. On ne peut pas s'amuser à faire de la physique ou de la mathématique si on n'est pas physicien ou mathématicien. Si on n'est pas historien, on peut écrire des livres d'histoire et ces livres existent. Et par conséquent, c'est un devoir pour les historiens, et en particulier pour la Nouvelle Histoire, d'essayer de situer cet apport des non historiens professionnels par rapport aux nouvelles orientations. Et là, voyez-vous, nous, ce que nous souhaitons, ce que nous espérons, c'est que ces historiens amateurs ou marginaux...

Jean-Louis Bory – Marginal.

Bory - 1979

Jacques Le Goff – ... se mettent à faire une histoire qui soit la nouvelle histoire marginale, qui ne soit pas la vieille histoire des batailles, la vieille histoire des maîtresses de Louis XV, etc. Alors, vous allez me dire que je tombe mal et que d'une certaine façon, le Cambacérès de Jean-Louis Bory... Nous avons l'impression qu'on a affaire à un grand homme, qu'on a affaire à une histoire événementielle, que nous avons les règnes etc.,

Jean-Louis Bory – et ce n'est pas vrai.

Jacques Le Goff – Ce n'est pas vrai.

Jean-Louis Bory – Ah.

Jacques Le Goff – Ce n'est pas vrai, en particulier parce que Jean-Louis Bory en définitive a posé un problème. Et la Nouvelle Histoire, c'est précisément une histoire-problème. Ce n'est pas une histoire qui se contente de raconter de façon plus ou moins astucieuse, mais qui en définitive justement ne fait pas réfléchir, ne pose pas de problème. Et le problème qu'il s'est posé, et que sans avoir l'air d'y toucher, il propose, c'est : comment se fait-il que quelqu'un comme Cambacérès, appartenant à un certain milieu social, ayant une certaine fonction, car Georges Duby montre, vous savez, à la fin de son livre, que le second ordre, celui de ces guerriers que vous n'aimez pas, c'est un ordre aussi qui s'approprie la justice, et qui apparaît comme remplaçant sa fonction de guerrier par une fonction de justicier. Alors donc ce Monsieur, avec sa place dans la société, avec sa compétence professionnelle, comment se fait-il - problème - qu'il ait pu ainsi traverser cinq régimes ? C'est un problème. C'est une nouvelle histoire marginale, mais si vous me le permettez, je peux vous annexer à la Nouvelle Histoire.

Jean-Louis Bory – Annexez-moi.

Bernard Pivot – Est-ce que vous êtes d'accord pour annexer le livre de Jean-Louis Bory à la Nouvelle Histoire ? Alors Emmanuel Le Roy-Ladurie, est-ce que vous annexez Jean-Louis Bory à la Nouvelle Histoire ?

Emmanuel Le Roy-Ladurie – Je ne suis pas hostile à l'ancienne histoire.

Bernard Pivot – Ah ! Donc, vous pensez que c'est de l'ancienne histoire.

Jean-Louis Bory – Je me suis intéressé tout de même à la vie collective à Montpellier (34) qui doit vous être chère.

Emmanuel Le Roy-Ladurie – C'est vrai. Mais alors c'est uniquement les premiers chapitres.

Jean-Louis Bory – Ah ! bien oui, c'est la girouette Louis XV.

Georges Duby – Ce que j'admire, c'est Jacques Le Goff.

[Ils plaisantent.]

Bernard Pivot – Alors là, je crois qu'on connaît la réponse des deux autres nouveaux historiens. Donc maintenant je voudrais que vous reveniez, qu'est-ce que c'est, comment...

Jacques Le Goff – J'ai donc essayé d'indiquer que la Nouvelle Histoire donc c'est par exemple une histoire-problème. Lucien Febvre [co-fondateur des Annales avec Marc Bloch], il y a déjà cinquante ans justement, en face de l'histoire récit, de l'histoire des événements, a proposé une histoire qui parte d'une question, une histoire qui tutoie le passé, une histoire qui questionne les documents. Et non seulement les livres que nous avons ici et qui certainement s'ils avaient paru il y a six mois au lieu de six jours, figureraient dans ce dictionnaire, sont des illustrations et je suis presque un peu gêné de le dire ici et devant eux, mais je crois de grandes illustrations de cette Nouvelle Histoire mais vous le savez.

Bernard Pivot – Pourquoi ?

Jacques Le Goff – Les œuvres et les noms de George Duby et d'Emmanuel Le Roy-Ladurie figurent très souvent dans cet ouvrage.

Bernard Pivot – D'accord, alors pourquoi leurs deux livres ?

Jacques Le Goff – Pour le livre de George Duby, il l'a dit déjà lui-même.

Duby - 1978

Il est parti essentiellement d'un concept, d'une idée. Et il a montré comment cette idée a été à l'œuvre et est devenue dominante au cours de deux siècles d'une longue histoire. Et il s'est posé le problème, qui est un des problèmes essentiels de cette Nouvelle Histoire, des rapports entre le mental et le matériel. Quel est le rôle des concepts, quel est le rôle de l'idéologie, quel est le rôle de l'imaginaire dans l'histoire ? Non pas du tout qu'il l'oppose ou qu'il le sépare du matériel, il montre comment il y a entre l'économie et la société et ces schémas intellectuels un constant dialogue, une imbrication, comment tout ceci se structure au sein de ce qu'il appelle la révolution féodale, mais une histoire, une époque, un système historique est fait autant d'idées et de concepts qu'il est fait de techniques, d'économie, de classes sociales. D'autre part, dans le titre même de l'ouvrage apparaît un de ces nouveaux objets de l'histoire. Car une des caractéristiques de ce qu'on appelle encore une fois - mettons peut-être des guillemets - la Nouvelle Histoire, c'est d'avoir fait entrer dans le champ de l'histoire, et c'est ce que nous avions déjà essayé de montrer, Pierre Nora et moi, quand nous avions suscité ce rassemblement d'historiens autour de Faire de l'Histoire, qui a fait entrer de nouveaux objets de l'histoire que les historiens ne considéraient pas jusqu'alors, soit parce qu'ils les laissaient aux sociologues, aux ethnologues, parce que c'était tout simplement en dehors de leur champ habituel.

Le Goff & Nora (dir.) - 1974

Et l'un de ces principaux objets c'est l'imaginaire. Il s'agit de donner à l'imaginaire un statut de témoin et de force agissante de l'histoire. Cette histoire aussi, elle se veut, mais non pas d'une façon brouillonne, d'une façon structurée, explicative, une histoire totale. Une histoire justement qui ne prenne pas seulement la surface des événements, qui ne prenne pas seulement les grands hommes et chez ces hommes leurs vies officielles, leurs vies extérieures, Mais qui prenne les sociétés et les hommes tout entiers, depuis leurs vies matérielles, la façon dont ils s'habillent, la façon dont ils mangent, la façon dont ils pensent. Et là encore comment, derrière leurs idées et leurs concepts, ils ont ces façons de penser presque automatiques, quotidiennes que l'on appelle des mentalités. Eh bien ! il faut dans cette intégration à l'explication du passé d'hommes, de groupes sociaux, de sociétés toutes entières, intégrer, je dirais presque au premier chef, l'imaginaire. Car nous savons bien que ça fait aussi vivre, avancer, peut-être reculer aussi, les sociétés et les hommes que la recherche de la nourriture, la lutte sociale...

Bernard Pivot – Bon alors un bon point pour George Duby, il appartient à la Nouvelle Histoire. Emmanuel Le Roy-Ladurie aussi, je m'en doute, mais pour quelles raisons ? Là aussi il y a une tentative de globalité, une histoire globale, c'est-à-dire vraiment il s'agit de Romans et de ses environs pendant quinze jours, Et vraiment on sait tout quasiment sur ce qui se passe, heure par heure, à Romans (26).

Le Roy Ladurie - 1979

Jacques Le Goff – Bien entendu, George Duby et Emmanuel Le Roy-Ladurie, dans chacun de ces ouvrages, à sa façon propre et propre aussi au problème qu'ils se sont posé, d'appartenir plus particulièrement pour telle et telle raison à la Nouvelle Histoire. Il me semble qu'en ce qui concerne Emmanuel Le Roy-Ladurie, il y a d'abord ce que vous venez de dire, à travers le carnaval de Romans, d'ailleurs à la fin de l'ouvrage, à l'une de ses métaphores souvent hardies qu'il aime employer, il montre le carnaval de Romans comme une faille semblable au Canyon du Colorado qui permet de voir toute la statigraphie structurale de la France et pourquoi pas de l'Occident à la fin du XVIe siècle. Donc, vous le voyez, l'événement, le dossier historique et en définitive cette nouvelle histoire d'une certaine façon, elle récupère l'événement. Mais elle voit dans l'événement l'objet non pas dans lequel s'enfermer, non pas dans lequel voir un facteur essentiel de l'histoire, mais un révélateur de l'histoire profonde. Et à travers le carnaval de Romans, il a retrouvé les rapports ville-campagne, il a retrouvé la lutte de classe à l'intérieur de la ville, Il a retrouvé les fantasmes des uns et des autres, il a retrouvé cet extraordinaire univers du merveilleux, ces royaumes auxquels vous faisiez allusion tout à l'heure. Et alors là, il appartient aussi si je peux le dire à la Nouvelle Histoire plus spécialement parce qu'il a uni profondément, Et c'est une des tendances importantes de la Nouvelle Histoire aujourd'hui en tout cas, l'ethnologie, l'anthropologie et l'histoire. Il a montré comment la fête, le carnaval - encore des objets qu'on laissait auparavant à l'imaginaire, qu'on laissait à l'ethnologue - en fait, ont leur place dans l'histoire, dans la vraie histoire, dans la grande histoire. Jadis, on regardait plutôt du côté de la sociologie. Certes, l'histoire nouvelle est aussi une histoire qui dialogue, qui est interdisciplinaire comme on dit avec les sociologues, Mais c'est avec les ethnologues qu'elle a noué des liens privilégiés. Et à cet égard, le livre d'Emmanuel Le Roy-Ladurie est aussi un livre d'ethnologie.

 

Bibliographie (par ordre d'apparition)

  • Jean-Louis Bory, Les cinq girouettes ou Servitudes et souplesses de Son Altesse Sérénissime le prince archichancelier de l'Empire Jean-Jacques Régis de Cambacérès duc de Parme, Ramsay, 1978
  • Jacques Le Goff & Pierre Nora (sous la direction de), Faire de l'Histoire, Gallimard, 1974
  • Georges Duby, Les trois ordres ou L'imaginaire du féodalisme, Gallimard, 1978
  • Emmanuel Le Roy Ladurie, Le Carnaval de Romans, de la Chandeleur au Mercredi des cendres (1579–1580), Gallimard, 1979.