Sur ce blog, on parle rarement de politique et d’actualité. On tente habituellement d'explorer un espace culturel commun aux Français (et aux francophones).

Ce n'est pas une raison pour fuir ces thématiques, bien au contraire. L'article ci-dessous va nous donner l'occasion d'explorer cet espace commun car il contient un certain nombre de noms familiers. 

Cette chronique toute fraîche de Queen Kong aborde également un thème que certains d’entre vous ont choisi de traiter en cours cette semaine, celui de la prostitution dans la société.

L’auteur de cet article sait que les lecteurs français connaissent les positions incarnées par les personnalités et les mouvements dont elle cite les noms. La connaissance de ce que recouvrent les noms aide à percevoir une certaine ironie et une certaine moquerie dans la chronique. Il me semble qu'elle n’en est pas moins lisible pour un lecteur étranger.

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CQFD (fondé en 2003) se présente comme un « mensuel de critique et d'expérimentation sociales ». C'est un journal dont les qualités principales me paraîssent être l’honnêteté intellectuelle et leur façon de choisir et de traiter les sujets (qu'on soit ou non d'accord avec leurs positions, ils font un travail sérieux).

Notons par ailleurs que leur rédaction n'est pas située à Paris mais à Marseille.

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L'article reproduit ci-dessous concerne la question des points de vue. Une erreur de méthode souvent répétée dans la rédaction d'une dissertation autour d'un sujet de société concerne la tendance à renvoyer dos-à-dos des points de vue. Si ces constats peuvent être utiles, ils ne constituent pas une réflexion suffisante sur le sujet.

C'est ce que dénonce cet article.

 

La pute a bon dos

paru dans CQFD n°120 (mars 2014), rubrique Queen Kong Kronik, par Queen Kong, illustré par Caroline Sury
mis en ligne le 29/04/2014 - commentaires

[Nous avons ajouté quelques notes et liens et apporté quelques légères modifications de mise en page notamment en détachant la dernière phrase du dernier paragraphe.]

Mea maxima culpa, vous vous apprêtez encore à lire une chronique sur la prostitution[1]. L’overdose est partagée, mais soyons francs, est-ce qu’on en a marre de parler de la prostitution, ou marre d’écouter ceux qui en parlent tout le temps comme, au hasard, Élisabeth Lévy[2] ou Najat Vallaud-Belkacem[3] ?

C’est malheureux, mais la plupart des avis qu’on entend adoptent soit le point de vue de la pute (les souteneurs, le droit de disposer de son corps, les sans-papiers mineures, les maisons closes, les lois répressives), soit le point de vue du client (la misère sexuelle, les pulsions, le viol, la solitude, l’époque politiquement correcte), sans jamais considérer ce qui les relie.

Corps contre monnaie, temps contre argent, offre contre demande : chacun dispose de quelque chose dont l’autre a – ou pense avoir – besoin. Chacun vient avec sa misère, croit pouvoir dominer l’autre en profitant de sa propre misère, a de bonnes chances de repartir en se sentant encore plus misérable.

Il ne s’agit pas là de revenir sur la fable du « plus vieux métier du monde » ni de se demander si les hommes préhistoriques en usaient déjà. Le quotidien d’Homo Erectus comportait de toute façon beaucoup d’éléments dont nous ne voulons plus entendre parler, à commencer par le mammouth. Loin d’être « naturelle », la prostitution telle que nous la connaissons aujourd’hui est indissociable du capitalisme, de la mondialisation, du patriarcat et de la répartition inégale des tâches. La pute, c’est celle qui soulage les hommes de leur vie de merde :

  • les marins restés trop longtemps en mer,
  • les prisonniers privés de tendresse,
  • les supporters de foot inquiets de leur virilité,
  • les soldats horrifiés par leur voisinage avec la mort,
  • sans oublier les signataires du Manifeste des 343 salauds[4], ces bourgeois blancs de droite victimes de leur mariage étriqué pour qui aller voir une pute, c’est toucher du doigt la subculture underground.

Ce que plus grand monde n’interroge dans la prostitution, c’est qu’elle repose sur l’un des principes fondamentaux du capitalisme, si ancré en nous que nous en oublions de le questionner : l’idée que quand on paie, on peut tout faire accepter. Dès qu’un service est rétribué, il devient légitime – ça marche pour les éboueurs, les femmes de ménage, les putes… la liste est longue.

À ce titre, la pute n’est qu’une figure particulièrement peu hypocrite d’une société inégalitaire, et c’est sans doute ce qui la rend particulièrement insupportable. Ajoutons à cela la tendance bien connue qu’ont nos contemporains, lorsqu’ils croient ne plus pouvoir agir sur des mécanismes économiques et politiques, à se replier sur une morale vécue comme intangible et rassurante – et qui s’exprime avec une clarté rare, ces derniers temps, à travers les Manifs pour tous[5] et autres frondes anti-« théorie du gender » – ; et nous voilà bien mal embouchés. Ni délit de racolage passif, ni pénalisation du client : putes et clients sont les deux faces du même gant, tour à tour acteurs et victimes d’un système qui les détruit. À l’exception près de Nicolas Bedos[6], de Frédéric Beigbeder[7], d’Éric Zemmour[8] [9]et de leurs petits camarades, qui croient voir dans la lutte contre la prostitution la moralisation d’un système qui leur convient tout à fait.

On peut défendre les putes, on peut défendre les clients, mais on ne peut pas défendre la prostitution.

Par Caroline Sury
Dessin de Caroline Sury illustrant l'article original.



[1] Le sujet a mainte fois été abordé dans les médias français. Le besoin de l’auteure d’aborder de nouveau ce thème s’explique par la suite.

[2] Elisabeth Lévy (née en 1964) est la rédactrice en chef de Causeur.fr. Elle a l'origine du Manifeste des 343 salauds (voir plus bas).

[3] Najat Vallaud-Belkacem (née en 1977), Ministre du droit des femmes (ainsi que de la ville, de la jeunesse et des sports) est à l’origine d’une loi concernant la pénalisation du client votée le 4 décembre dernier.

[4] Manifeste des 343 salauds.
C’est une référence au manifeste des 343 (appelée familièrement manifeste des 343 salopes), dont les signataires, des femmes avouaient par solidarité avoir avorté. Ce manifeste, rédigé par Simone de Beauvoir a paru le 5 avril 1971 dans le Nouvel Observateur. Gisèle Halimi et Agnès Varda font partie des signataires.
Le Manifeste des 343 salauds revendique le droit d’être un client. On trouvera des explications dans cet article du monde paru le 30 octobre 2013.

[5] Manifs pour tous est un mouvement hétéroclite créé en réaction contre le mariage pour tous.

[6] Nicolas Bedos, humoriste (né en 1980)

[7] Frédéric Beigbeder, écrivain (né en 1965)

[8] Éric Zemmour, éditorialiste (né en 1955)

[9] Ces trois personnalités sont très souvent présentes dans les médias. Elles ont également signé le manifeste des 343 salauds, ce qui permet de les situer.