Ce dimanche auront lieu les élections européennnes.

C’est l’occasion d’utiliser une transcription que nous avions réalisée en février 2012.

 

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Les hautes sphères de la politique ont rarement été abordées dans le cinéma français. On peut toutefois citer dans la veine ficitve Le Bon Plaisir (Girod, 2004) et Président (Desplanques, 2004) et dans une veine plus biographique Le promeneur du champ de Mars (Guédiguian, 2004) et La Conquête (Durringer, 2011).

 

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Le Président est un film d’Henri Verneuil (1920-2002) scénarisé et dialogué par Michel Audiard (1920-1985) d'après le roman éponyme de Georges Simenon (1903-1989). Cette fiction décrit les crises de la IVème République (1946-1958).

 

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Émile Beaufort, le Président du conseil incarné par l'immense Jean Gabin (1904-1976), s'inspire de grandes figures politiques telles que celles de Georges Clémenceau (1841-1929), et dans une moindre mesure, celle de Charles de Gaulle (1890-1970).

 

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Le film oppose Idéalisme (incarné par Beaufort) et Opportunisme (incarné par Chalamont, Bernard Blier, 1916-1989). Il constitue une charge contre une certaine façon de faire de la politique. On a d'ailleurs accusé les auteurs de ce film de populisme.

 

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Dans cet extrait, le président du conseil Beaufort fait un discours à l'Assemblée nationale (au Palais Bourbon situé dans le 7ème arrondissement de Paris).

Le but de ce discours semble de finir en beauté sa carrière politique.

Il y oppose l'Europe des travailleurs (celle pour laquelle il milite) à celle des profiteurs. La première partie de ce discours surprend généralement ceux qui le découvrent tant il fait écho à l'actualité. En voici une transcription.

 


Ajoutée le 18 septembre 2010 par 6toyenvid

 

Transcription

Il est question de beaucoup de compagnies probablement fictives. Toute proposition pour améliorer cette transcription est évidemment bienvenue.

 

Le président de l’assemblée

La parole est à Monsieur le président du conseil.

Émile Beaufort, Le Président

Messieurs,

Monsieur Chalamont vient d’évoquer en termes émouvants les victimes de la guerre. Je m’associe d’autant plus volontiers à cet hommage qu’il s’adresse à ceux qui furent les meilleurs de mes compagnons. Au moment de Verdun (55), monsieur Chalamont avait dix ans, ce qui lui donne par conséquent le droit d’en parler. Étant présent sur le théâtre des opérations, je ne saurais prétendre à la même objectivité : on a une mauvaise vue d’ensemble quand on voit les choses de trop près. Monsieur Chalamont parle d’un million cinq cent mille morts. Personnellement, je ne pourrais en citer qu’une poignée, tombés tout près de moi.

Applaudissements d’une moitié de l’hémicycle

J’ai honte messieurs. Mais je voulais montrer à monsieur Chalamont que je peux  moi aussi faire voter les morts. Le procédé est assez méprisable, croyez-moi. Moi aussi, j’ai un dossier complet. Trois cents pages. Trois cent pages de bilans et de statistiques que j’avais préparés à votre intention. Mais en écoutant monsieur Chalamont, je viens de m’apercevoir que le langage des chiffres à ceci de commun avec le langage des fleurs qu’on lui fait dire ce que l’on veut. Les chiffres parlent mais ne crient jamais. C’est pourquoi ils n’empêchent pas les amis de monsieur Chalamont de dormir.

Protestations

Permettez-moi messieurs de préférer le langage des hommes, je le comprends mieux. Pendant toutes ces années de folie collective et d’auto-destruction, je pense avoir vu tout ce qu’un homme peut voir. Des populations jetées sur les routes, des enfants jetés dans la guerre, des vainqueurs et des vaincus finalement réconciliés dans des cimetières que leur importance a élevé au rang de curiosité touristique. La paix revenue, j’ai visité les mines. J’ai vu la police charger les grévistes, je l’ai vue aussi charger les chômeurs, j’ai vu la richesse de certaines contrées et l’incroyable pauvreté de certaines autres. Et bien durant toutes ces années, je n’ai jamais cessé de penser à l’Europe. Monsieur Chalamont, lui, a passé une partie de sa vie dans une banque, à y penser aussi. Nous ne parlons forcément pas de la même Europe.

Applaudissement mêlés de protestations

Un député

Nous pensons d’abord à la France.

Chalamont

Mais vous n’avez pas le monopole de l’Europe, nous y pensons aussi.

Émile Beaufort

Tout le monde parle de l’Europe. Mais c’est sur la manière de faire cette Europe que l’on ne s’entend plus. C’est sur les principes essentiels que l’on s’oppose. Pourquoi croyez-vous, messieurs, que l’on demande au gouvernement de retirer son projet d’union douanière ? Parce qu’il constitue une atteinte à la souveraineté nationale ? Non, pas du tout. Simplement parce qu’un autre projet est prêt.

Chalamont

C’est faux !

Émile Beaufort

Un projet qui vous sera présenté par le prochain gouvernement.

Chalamont

Monsieur le Président je vous demande la permission de vous interrompre.

Émile Beaufort

Ah non ! Et ce projet, je peux d’avance vous en dénoncer le principe. La constitution de trusts horizontaux et verticaux et de groupes de pression qui maintiendront sous leur contrôle non seulement les produits du travail, mais les travailleurs eux-mêmes. On ne vous demandera plus, messieurs, de soutenir un ministère mais d’appuyer un gigantesque conseil d’administration.

Longs applaudissement et protestations

Le président de l’assemblée

Messieurs un peu de calme, la parole est à monsieur le Président du Conseil.

 

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Émile Beaufort

Si cette assemblée avait conscience de son rôle, elle repousserait cette Europe des maîtres de forge et des compagnies pétrolières, cette Europe qui a l’étrange particularité de vouloir se situer au-delà des mers, c’est-à-dire partout sauf en Europe. Car je les connais, moi, ces Européens à tête d’explorateur.

Un autre député

La France de 1789 avait une mission civilisatrice à remplir.

Émile Beaufort

Et quelques profits à en tirer.

L’autre député

Il y avait des places à prendre : le devoir de la France était de les occuper pour y trouver de nouveaux débouchés pour son industrie, un champ d’expériences pour ses armes...

Émile Beaufort

« ... et une école d’énergie pour ses soldats », je connais la formule. Et bien personnellement je trouve cette mission sujette à caution et le profit dérisoire. Sauf évidemment pour quelques affairistes en quête de fortune et quelques missionnaires en mal de conversion.

 

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Or, je comprends très bien que le passif de ces entreprises n’effraie pas une assemblée où les partis ne sont plus que des syndicats d’intérêt !

Protestations.

Un député

Il est fou, c’est un suicide !

Un autre député

Non, mais c’est un adieu.

Jussieux

Monsieur le Président de l’Assemblée, je demande que les insinuations calomnieuses que le Président du conseil vient de porter contre les élus du peuple ne soient pas publié au Journal Officiel.

Applaudissements

Le président de l’assemblée

Il me paraît assez délicat...

Émile Beaufort

J’attendais cette protestation. Et je ne suis pas surpris qu’elle vienne de vous, monsieur Jussieux. Vous êtes, je crois, conseiller juridique des aciéries krener. Je ne vous le reproche pas.

Jussieux

Vous êtes trop bon.

Émile Beaufort

Je vous reproche simplement de vous être fait élire sur une liste de gauche et de ne soutenir à l’assemblée que des projets d’inspiration patronale.

Jussieux

Il y a des patrons de gauche. Je tiens à vous l’apprendre.

Émile Beaufort

Il y a aussi des poissons-volants mais qui ne constituent pas la majorité du genre.

Protestations

J’ai parlé tout-à-l’heure de syndicats d’intérêts. Voulez-vous, messieurs, que je fasse l’appel de cette assemblée ? Nous allons même le faire par ordre alphabétique.

  • Gaston Ablain. Président-Directeur-Général d’alumnium miniers du Sénégal, des charbonnages de la Côte-d’Ivoire, de la compagnie franco-africaine pour  l’électricité et l’industrie.
  • Jean Audrian, fondé de pouvoir de la banque Izard-Lebret, directeur-administrateur des fonderies et forges de Picardie, fondateur de la compagnie d’Assurance La Liégeoise.
  • Monsieur François Aubert. Se contente de présider les raffineries Legrand, lesquelles sont reliées au trust Vogel, qui contrôle 25 sous-marques et filiales diverses.

Aimard

Monsieur le Président, je m’appelle Aimard (A – I) je ne préside aucun trust et n’administre aucune société.

Émile Beaufort

  • En effet, Maître Aimard est avocat-conseil de l’anglo-française des pétroles, il ne touche pas de dividende. Il perçoit des honoraires.

Rires.

Valimont

Monsieur le Président de l’assemblée. Sommes-nous ici pour une revue de détail ?

Émile Beaufort

  • Monsieur Valimont, merci. Votre insignifiance vous tenait lieu de paravent. J’avais justement une question à vous poser. Comment pouvez-vous concilier votre fonction de député catholique démocrate avec votre métier d’avocat d’une grosse banque israëlite ?

Monsieur Valimont

Voyez-vous là quelques-chose d’infâmant ?

Émile Beaufort

Aucune infâmie. Simplement une légère contradiction dans les termes[1]. Enfin. Puisque’elle ne vous apparaît pas... Je suis certain qu’elle n’apparaîtra pas non plus pour des raisons similaires à Monsieur Audran de Hauteville qui défend avec talent d’ailleurs la cause du désarmement et dont la famille fabrique depuis plusieurs générations des armes automatiques de réputation mondiale.

Protestations

Monsieur Audran de Hauteville

Les Hautevilles n’ont pas de leçon à recevoir, monsieur Beaufort, ils pourraient par contre vous en donner.

Applaudissement

Émile Beaufort

J’en suis certain. Venant de gens qui associent la vocation de pacifiste au métier d’armurier, j’aurais en effet beaucoup de choses à apprendre.

Applaudissements

  • Monsieur Alexandre Beauvais. Président-Directeur-Général des phosphates d’Abd-El-Salim. Monsieur Beauvais est un modeste. Il aurait pu se faire élire dans cinq départements puisqu’il dirige le plus important de nos journaux de province.

Un journaliste

Je désespérais d’entendre ça un jour. C’est bon ! On l’embrasserait.

Un autre

Vous partez ?

Le premier journaliste

Excusez-moi de ne pas aller jusqu’au cimetière.

Plus tard.

Ah. Gilbert ! Appelez tout de suite le marbre. On change le titre.

Gilbert

Enfin, "Le roi est mort", vive le roi, ça sonnait bien pourtant.

Le premier journaliste

Quant on est gouvernemental, mon petit, le tout n’est pas de bien sonner, mais de sonner à l’heure. Nous titrerons "Brillante intervention de monsieur Philippe Chalamont". Allez.

Émile Beaufort

  • Monsieur Antoine Villemomble. Administrateur des filatures Zeugman et président de la société française des soieries de France.
  • Enfin, monsieur Ziegler, le dernier de la liste, et qui ferait figure de parent pauvre si sa femme ne possédait pas 23% des Bazars de Sao Paulo.

Je vous demande pardon. À l’énoncé de tous ces titres, je réalise la folie de mon entreprise. En vous présentant ce projet, je ne vous demandais pas seulement vos voix. Je vous demandais d’oublier ce que vous êtes. Un instant d’optimisme. C’est sans doute à cet optimisme que monsieur Chalamont faisait allusion tout à l’heure en évoquant mes bons sentiments et mes rêves périmés. La politique, messieurs, devrait être une vocation. Je suis sûr qu’elle l’est pour certains d’entre vous, mais pour le plus grand nombre elle est un métier. Un métier qui ne rapporte pas aussi vite que beaucoup le souhaiteraient et qui nécessite de grosses mises de fond. Une campagne électorale coûte cher. Et pour certaines grosses sociétés, c’est un placement amortissable en quatre ans. Et pour peu que le protégé se hisse à la présidence du conseil, alors là le placement devient inespéré. Les financiers d’autrefois achetaient des mines à [djelidzer ?] ou à Zohar. Et bien ceux d’aujourd’hui ont conpris qu’il valait mieux régner à Matignon[2] que dans l’"Ougandie" et que de fabriquer un député coûtait moins cher que de dédommager un roi nègre.

Longs applaudissements et protestations

Vous voyez messieurs. Nous aurons enfin été d’accord une fois. Je partirai au moins avec l’estime de mes adversaires. Et maintenant permettez-moi de conclure. Vous allez faire avec les amis de monsieur Chalamont l’Europe de la fortune contre celle du travail, l’Europe de l’industrie lourde contre celle de la paix, et bien cette Europe-là, vous la ferez sans moi, je vous laisse ! Le gouvernement maintient son projet, la majorité lui refusera la confiance et il se retirera. J’y étais préparé en entrant ici. J’ajouterai simplement pour quelques-uns d’entre vous. Réjouissez-vous, fêtez votre victoire. Vous n’entendrez plus jamais ma voix. Et vous n’aurez jamais plus à marcher derrière moi. Jusqu’au jour de mes funérailles, funérailles nationales que vous voterez d’ailleurs à l’unanimité et ce dont je vous remercie par anticipation.

 

(merci à Laetitia pour son aide et sa relecture.)



[1] (note pour 2014) à trop vouloir dénoncer les contradictions, on peut voir là où il n’y a pas lieu d’en voir.

[2] Matignon est le nom de la résidence actuelle du premier ministre. Autrefois, elle a été celle du Président du Conseil. Les deux appellations sont celles du chef du gouvernement. Elle se situe dans le 7ème arrondissement.