L’Heureux mix (2003) de la Tordue est un mélange des paroles de plusieurs chansons ayant marqué les auteurs sur une musique originale. Comme ils ne sont pas les seuls à les connaître, découvrons-les ensemble.

 

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Une fois n'est pas coutume, je commence avec un peu d'autobiographie.

J’ai dû apprendre Mignonne, allons voir si la rose (À Cassandre) à deux reprises à l’école. La première fois, c’était en CM2 et la deuxième en 5ème. Cette deuxième interprétation m’avait d’ailleurs valu un 20 en récitation. Je n’étais pas peu fier.

(Ce poème arrive en deuxième position après Le Dormeur du Val que j’avais dû réciter trois fois, dont deux également en CM2 et en 5ème.)

 

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Dans l’Heureux Mix, c’est une référence qui m’a surpris. Je percevais ce texte comme un poème, c’est-à-dire un texte imprimé, non comme une chanson. D’ailleurs, je ne l’avais jamais entendue qu’à l’école.

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Je me souviens que notre professeur de musique nous avait fait entendre une musique qui m’avait alors paru incompréhensible. C’était peut-être l’une des versions mentionnées à la fin de cette note.

 

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À la recherche de versions musicales, je m’attendais bien sûr à trouver des adaptations savantes (nombreux sont les compositeurs à s’être essayé à cet exercice).

J’espérais aussi trouver des interprétations populaires, en « voix de ville » comme on dit mais je n’en ai longtemps trouvé aucune.

Les auteurs de l’Heureux-mix pensaient-ils à une chanson particulière ? Ce n’est pas certain. Pierre de R[onsard] est l'une des deux seules personnes de la liste des remerciements qui ne soit ni interprète, ni musicienne. L'autre est Louis A[ragon] mais dans le cas de ce dernier, il est fait mention d’un compositeur qui lui est associé (Léo Ferré).

Faut-il y voir un hommage au rôle de l’école dans la transmission d’un espace culturel commun ? Ou bien l’illustration d’un cas extrême où les paroles sont prépondérantes ? Tout est possible.

Notons donc trois dates :

  • 1545 pour le poème de Pierre de Ronsard (1525-1585) ;
  • 1575 pour la parution de la partition de Jehan Chardavoine (1537-1580) ;
  • 1971 pour la sortie de l’enregistrement des Ménestriers (1970-1980).

 

Les Menestriers - [1969 FRA] - Les Menestriers

 

Ce groupe spécialisé dans le répertoire traditionnel et médiéval est moins connu aujourd’hui que Malicorne (depuis 1973) qui chassait (et chasse toujours) sur les mêmes terres. Il est possible que quelqu’un qui a grandi avec Moustaki ou Ferré ait également eu des parents amateurs de musique traditionnelle.

 

 

(Pierre de Ronsard – Jehan Chardavoine)

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

Las ! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautez laissé cheoir !
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.

 

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L’un des spécialistes radiophoniques de la chanson, Bertrand Dicale (né en 1963) est l’auteur de cette chronique extrêmement instructive.

 

Transcription

[Extrait du poème par Les Ménestriers sur Jehan Chardavoine une musique de Jehan Chardavoine  (Disques du Cavalier BP 2 001) en 1972]

Vous n’êtes pas en cours de français, vous n’écoutez pas une leçon de poésie française. Vous écoutez une chanson, Mignonne, allons voir si la rose, que vous avez évidemment reconnue, ce n’est pas seulement la poésie la plus célèbre de Ronsard, et sans doute de tout le XVIème siècle, c’est aussi une chanson. Eh oui, une chanson. Le plus souvent, par exemple dans les films en costumes, on fait se promener de belles dames en robe de velours, dans les couloirs d’un château de la Loire et on chante plutôt comme ça.

[Extrait du poème par l’Ensemble vocal Philippe Caillard sur une musique de Guillaume Costeley (Erato LDE 3 316) en 1964]

Alors tout ça, c’est bien gentil, c’est une certaine idée musicale de la Renaissance, la Renaissance de la cour, la Renaissance des salons, mais ce n’est pas ce que l’on appelle à l’époque de Ronsard « une voix de ville » : une seule voix qui chante une seule mélodie écrite pour un seul texte. Et ça, excusez-moi, mais une seule voix qui chante une seule mélodie écrite pour un seul texte, cela s’appelle de nos jours une chanson. Je ne veux pas relancer une vieille polémique, mais il est beaucoup plus vraisemblable qu’à l’époque de Ronsard, le commun des mortels chantait Mignonne, allons voir si la rose comme ceci :

[Extrait du poème par Les Ménestriers sur Jehan Chardavoine une musique de Jehan Chardavoine  (Disques du Cavalier BP 2 001) en 1972]

plutôt que comme ceci :

[Extrait du poème par l’Ensemble vocal Philippe Caillard sur une musique de Guillaume Costeley (Erato LDE 3 316) en 1964]

Et s’il y avait eu des disques dès la Renaissance, on aurait retourné la pochette du 45 tours de Mignonne, allons voir si la rose, et on aurait eu la mention Pierre RonsardJehan Chardavoine. Car Ronsard et Chardavoine, ce sont un peu les Prévert et Kosma du XVIème siècle, ce sont les Souchon et Voulzy de la Renaissance… enfin, avec cette nuance que l’on ne sait pas vraiment si Pierre Ronsard et Jean Chardavoine se connaissaient vraiment. Chardavoine a publié en 1576, une dizaine d’années avant la mort de Ronsard, un Recueil des plus belles et excellentes chansons en forme de voix de villes tirées de divers autheurs et poètes françois tant anciens que modernes[1]. Et il y a dans ce recueil 190 partitions de chansons, dont Mignonne, allons voir si la rose, mais aussi une chanson magnifique de Ronsard Ma petite Colombelle, ici dans un enregistrement du groupe les Ménestriers en 1972.

[Extrait du poème par Les Ménestriers sur Jehan Chardavoine une musique de Jehan Chardavoine  (Disques du Cavalier BP 2 001) en 1972]

Amis professeurs de français, vous ne connaissez sans doute pas Ma petite Colombelle. Réjouissez-vous, vous en trouverez le texte sur le site www.France-info.com [le lien est mort] en même temps que toutes les chansons que je vous fais écouter aujourd’hui. Ma petite Colombelle, c’est certes un poème de Ronsard, mais c’est aussi une chanson, une chanson de Ronsard et Chardavoine. Chardavoine compte parmi les 35 compositeurs du XVIème siècle qui ont mis en musique 350 textes de Ronsard. Et il semble même que certains de ces textes aient été écrits spécialement pour être chantés sur des musiques de Claude Goudimel (1514/20-1572), de Clément Janequin (1485-1558), de Pierre Certon (1520-1572) et évidemment Jehan Chardavoine, le plus prolixe de ces compositeurs. Et que disait le poète ? Que disait Ronsard lui-même ?

« La poésie sans les instruments et sans la grâce d’une seule ou plusieurs voix n’est nullement agréable, non plus que les instruments sans être animé de la mélodie d’une plaisante voix. »[2]

 

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La chanson "en voix de ville" a également été chantée par les King’s Singers, un choeur a capella britannique fondé en 1968 et toujours en activité (la formation évolue).

 

The+Kings+Singers+Madrigal+History+Tour+0

 

La chanson a été enregistré parmi d'autres dans le cadre d'un documentaire intitulé Madrigal History Tour (1984).

 


Mise en ligne le 6 juin 2009 par ccffpa

 

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Dans des registres plus savants, mentionnons les musiques de

On trouvera bien d’autres références sur le très riche site d’Emily Ezust intitulé The Lied, Art Song, and Choral Texts Archive.



[1] Ce livre (dont le titre complet est Recueil des plus belles et excellentes chansons en forme de voix de villes tirées de divers autheurs et poètes françois tant anciens que modernes ausquelles a été nouvellement adaptée la musique de leur chant commun) est visible sur le site de Gallica d'où nous avons extrait les pages suivantes.

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f122

f123

[2] Il le dit dans son Abrégé de l’Art poétique français, paru en 1565, lisible ici.