Nous reprenons la petite série estivale initiée l’an dernier avec Pierre Desproges, Raymond Borde et Gilles Deleuze. C’est une série pour s’amuser à détester l’été, les touristes (et puis l’humanité, tant qu’à faire).

Reiser et les vacances, cela mérite également une petite série que nous avons commencée lundi.

 

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Cet auteur de dessins « bêtes et méchants » a pu être sollicité par des médias dits respectables.

Sans l’avoir recherché, Reiser (1941-1983) a également publié dans le Nouvel Observateur (à la suite de Claire Brétécher) et, pendant quelques semaines de l’été 1978, dans Le Monde.

 

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Il y a publié une série consacré à une famille de français moyens, les Oboulot (« Au boulot », c'est-à-dire « au travail ») en vacances.

 

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La publication de ce genre d'histoire a été une petite révolution.

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Aujourd'hui, parmi les dessinateurs réguliers, on peut mentionner Plantu (dans le journal depuis 1972), mais aussi Xavier Gorce et sa série les Indégivrables.

Nicolas Vial a quant à lui été viré.

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 Il faut bien se rendre compte de l’institution qu’était alors le Monde, journal exemplaire et rigoureux, austère et prestigieux. L’entretien avec Bruno Frappat (né en 1945) pourra donner une idée. En effet, il était rédacteur en chef adjoint du journal.

 

Le_monde_1978Manchette trouvée ici.

 

On y mentionne également France Soir, un quotidien dont les pratiques ressemblent à la presse visible sur Internet aujourd’hui, et le Nouvel Observateur, un hebdomadaire politique situé à gauche.

 

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Parmi les intervenants, notons, la présence de Jean Dutourd (1920-2011), écrivain symbolisant un autre pan de la société française du XXème siècle, situé quant à lui plus à droite.

 

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Avec ces références, le plateau de cette émission de juin 1989 de Bernard Pivot (né en 1934) couvre un spectre assez large de cette société.

 

 

 

Transcription

Pivot – Eh bien, et on va terminer avec la Famille Oboulot en vacances, l’album posthume de Reiser. Donc je rappelais, Bruno Frappat, que vous êtes rédacteur en chef adjoint au Monde et que c’est à la surprise générale il faut bien le dire il y a onze ans, que nous avions pu suivre pendant quelques semaines dans le journal Le Monde les aventures de la Famille Oboulot signées Reiser. Comment… ça a été un beau scandale à l’époque rappelons-nous… qu’est-ce qui s’était passé ?

Frappat – Ben écoutez, si je suis ici ce soir c’est que j’ai ma part de responsabilité dans cette gaudriole. En tout cas c’est le terme qui avait été employé à l’époque par certains de mes confrères. Il se trouve que je connaissais Reiser, j’avais fait des papiers sur lui, qu'on était entré en sympathie. Et puis au cours d’un déjeuner que nous avions ensemble je lui avais… comme ça, j’avais eu l’idée... je lui dis :
« - Tiens on cherche un feuilleton pour l’été.
- Ah bon, vous cherchez un feuilleton, ben je sais pas, je peux connaître des copains qui…
Etc. Je lui dis : - Mais non ce serait bien que toi tu fasses un feuilleton dans le Monde pour l’été.
- Ouais tu plaisantes. »
Etc. Bon. Moi j’y croyais pas tellement non plus. Et puis au bout de deux trois jours l’idée avait fait son chemin dans mon esprit et je pensais que ça serait un choc formidable…

Pivot – Ça l’a été.

Frappat – Phénoménal, et pour tout dire un exploit impossible que de faire travailler Reiser pour le Monde. Il faut se replacer quand même dans…

Pivot – À l’époque !

Frappat – À l’époque !

Dutourd – Et même aujourd’hui…

Frappat – 1978. On était quand même 10 ans après 1968. La société française avait eu le temps d’assimiler le mouvement soixante-huitard. Et Monsieur Dutourd d’apaiser ses frayeurs de l’époque.

Dutourd – J’ai pas été effrayé.

Frappat – Ah bon, pardon. Bon. C’est bien. Mais bon disons les gens qui lisaient France Soir à l’époque.

Dutourd – J’étais critique dramatique à ce moment-là. Ça avait rien à voir avec le…

Frappat – Non non mais je parlais du courant que représentait France Soir

Dutourd – Ah bon ha bon ha bon.

Frappat – …pour l’époque de mai 68 etde la suite. Bien.

Pivot – C’était une digression.

Frappat – C’était une digression.

Dutourd – Mais moi je ne mets jamais les pieds dans les journaux où je travaille hein.

Frappat – Ah bon.

Dutourd – Jamais jamais jamais. C’est comme ça que j’y dure.

Frappat – D’accord.

Pivot – Et alors…

Frappat – Donc l’idée si vous voulez c’était de provoquer un choc pour l’été, pour fidéliser un certain public, notamment un public jeune qui avait entre vingt et trente ans à l’époque, etc. Ça s’est pas fait aisément. L’idée de vendre Reiser dans le Monde ne s’est pas faite aisément puisque... il y a plusieurs générations de journalistes dans cette maison comme partout. Il fallait ravailler un petit peu la direction pour que ça se fasse.

Pivot – Enfin n'empêche que le 11 juillet 1978 paraissait la première planche de la famille Oboulot en vacances.

Frappat – Voilà.

Pivot – Donc Albin Michel a recueilli toutes les planches, plus quelques autres qui sont parues dans le Nouvel Observateur après. Et la postface est de Delfeil de Ton qui dit que, évidemment, même Reiser se disait comment faire tout ça dans le Monde, ça lui a salement posé un problème et Delfeil de Ton dit « persuadé que le seul moyen de plaire aux lecteurs du Monde était de rester fidèle à ce qu’il était, il ne changea rien à sa manière. » Ce qui est vrai donc …

Frappat – Je ne suis pas tout à fait d’accord avec Delfeil de Ton.

Pivot – Non ? Pourquoi ?

Frappat – Reiser au Monde, pour nous c’était phénoménal mais pour lui c’était gigantesque. Il faut voir que Reiser était le fils d’une femme de ménage, mère célibataire qui avait eu cet enfant en 1941 en Lorraine, qui vivait de ménages et qui travaillait, qui habitait dans une chambre d’hôtel dans une misère totale. Reiser à Paris dessinant dans des journaux après avoir été livreur chez Nicolas avec un triporteur, c’était déjà une promotion, et Reiser écrivant et dessinant pour le Monde pour lui c’était comme…

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Logo de ce caviste (maison fondée en 1822)

(Un caviste est un commerçant spécialisé dans le vin.)

Dutourd – La Présidence de la République, n’ayons pas peur des mots.

Frappat – Voilà, c’était le petit abbée qui devient Pape un beau jour, enfin qui rencontre le Pape un beau jour.

Dutourd – Voire à l’Académie Française.

Frappat – Pour lui c’était absolument phénoménal. Et dès le début quand il nous a apporté ses premiers dessins, j’ai senti que c’était pas complètement le Reiser habituel. Il était pas aussi déboutonné, débraillé, éclatant, jaillissant. Non, non mais vous pouvez comparer avec les autres albums, je dis pas ça pour faire de la peine à l’éditeur, mais c’est vrai que ce n’est pas le Reiser des autres albums. C’est un Reiser un petit peu contraint quand même.

Dutourd – Mondain.

Frappat – Pas Mondain, n’exagérons rien.

Pivot – Oh non non non mais … mondain, vous plaisantez, là quand même quand je...

Frappat – Mais disons s’efforçant à être convenable, ne venant pas faire pipi sur le…

Pivot – ... enfin là par exemple quand je lis Oboulot en vacances là on voit la famille qui se baigne dans le déversoir de l’égout où il dit "dans la merde des autres", vous appelez ça « mondain » alors là moi je sais pas ce que c’est la mondanité. Ah non non non hé. Le camping… oh la la le camping très chic, on est dans un camping très chic, « faut écouter ça la nuit, y a un mec qui pète dans une tente… »

Frappat – Ah non non celle-là est pas passée.

Pivot – Ah ! Elle est pas passée !? Elle est pas passée celle-là ? Ah bon. Alors pourquoi n’est-elle pas passée ?

Frappat – Je ne me souviens pas pourquoi celle-ci n’est pas passée.

Pivot – Oui. Alors finalement ça n’a quand même pas duré très longtemps.

Frappat – Ça a duré 23 publications. [le Monde étant un quotidien, cela représente un petit mois.]

Pivot – Oui. Et ça c’est Delfeil de Ton qui dit « Quelques anciens lecteurs, des gens de très hautes responsabilité, des vieux cons, quoi, faisaient savoir pourquoi ils ne comprenaient pas pourquoi le Monde publiait pareilles sottises. »

Frappat – Oui. Enfin les qualificatifs de Delfeil de Ton sont excessifs. Mais il est exact – c’est pas la peine de tourner autour du pot, je crois qu’il y a prescription maintenant – il est exact qu’au bout de quelques jours, nous avons reçu quelques lettres. En général, vous savez ce que c’est, les gens qui écrivent aux journaux, c’est pas pour dire « bravo, continuez », c’est pour dire « c’est scandaleux, c’est minable, c’est dégueulasse, c’est infect. »

Dutourd – Et ils ajoutent « nous sommes tout un groupe de lecteurs ».

Frappat – Oui c’est ça, oui. En général, c’est ce qu’ils disent. Donc il y a eu un frémissement, dirais-je d’une petite partie du lectorat qu iavaient le temps : c’était l’été, les gens avaient le temps d’écrire. Et, bon, ça a provoqué un petit flottement au niveau de la rédaction en chef à l’époque et on a arrêté plus tôt que prévu, disons.

Dutourd – Ouais.

Pivot – Mais c’est quand même…

Frappat – Et j’ajoute quand même…

Pivot – Oui, allez-y…

Frappat – ... que Reiser qui avait toujours été un peu contraint au Monde, il ne nous en a jamais voulu de cet arrêt parce que précisément il ne se sentait pas complètement à l’aise dans son dessin. Reiser il était né dans la famille de Hara Kiri et Reiser au Monde ça avait un côté un petit peu…

 

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Encore une planche ?

 En voici quatre glanées ici et là.

On jugera de la liberté de ton de Reiser selon les planches.

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