Dans la chaire d’études romanistiques de Novi Sad, il est d’usage, à l’examen oral se syntaxe et sémantique, de plancher sur un texte extrait de la Recherche du Temps perdu.

 

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Jacques Drillon (né en 1954), linguiste, musicien, journaliste, est l'auteur d’un formidable Traité de la ponctuation française (1991) qui a fait date.

Il y expose les différentes modalités d'utilisation des signes de ponctuation.

Dans la première partie, intitulée Histoire, idées, histoire des idées, il expose une histoire de la ponctuation, son évolution et son traitement par les grammairiens.

 

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Le passage que nous citons provient de la première partie de l’ouvrage (p.58).

Ilconcerne l'étude de l’agencement des propositions et celui des périodes chez Proust

 

Extrait

Avouons que Proust, avec ses moyens, parvint comme Mallarmé à une langue presque volumique. C’est que les signes, chez lui, tendent à s’indifférencier ; qu’ils pourraient assez aisément être échangés ; et que leur fonction affaiblie entraîne les membres de phrase à s’empiler comme des disques ou plutôt comme les couches de certains entremets : on les voit, mais on ne les distingue plus, tant elles ont fondu leur savoir dans une trop grande épaisseur. Avant lui, la prose était la même que celle contre quoi Mallarmé avait construit Un coup de Dés : linéaire ; sitôt le signe passé, l’esprit expulse ce qui le précédait, pour s’intéresser tout entier à ce qui suit ; ainsi, la langue est une chaîne dont les maillons sont délaissés à mesure qu’elle se déroule. Tandis que, chez lui, l’affadissement de la ponctuation joint à l’allongement de la période provoque une concrétion des membres de phrases. La réussite de cette opération n’est pas constante ; mais le moins étonnant est que l’unité de mesure s’est une fois pour toutes décalée d’un cran ; la proposition n’est plus qu’un sous-ensemble, et la période, si longue qu’elle soit, domine la pensée de sa hautaine indifférence. [1] Inutile de dégager la construction d’une phrase proustienne : elle n’est point faite pour cela, et France ou Gide se prêteront mieux à ce très cicéronien exercice. Comme une fugue de Bach, elle n’existe qu’arborisée, elle ne prend son poids que dans la simultanéité des informations qu’elle transmet ; il est vain de vouloir les « mettre à plat ».

 


[1] On constate en musique la même évolution: Haydn se comprend à la mesure, Beethoven écrit quatre mesures par quatre mesures, et Bruckner pense à la page. Le rapprochement n’est pas fortuit, puisque la musique ainsi que nous l’avons dit, posssède elle aussi son système de ponctuation.

 

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Écrivains cités

  • Marcel Proust (1871-1922)
  • Stéphane Mallarmé (1842-1898)
  • Anatole France (1844-1924)
  • André Gide (1869-1951)
  • Cicéron (106-43 av J.-C.)

Musiciens cités

  • Johann Sebastian Bach (1685-1750)
  • Franz Joseph Haydn (1732-1809)
  • Ludwig van Beethoven (1770-1827)
  • Joseph Anton Bruckner (1824-1896)

 

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Un coup de dés jamais n'abolira le hasard de Mallarmé a paru en 1897.

 

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On peut le lire ici, en pdf.

La mise en page est importante.