Blessé au front en avril 1915, Jean Renoir (1894-1979) rentre à Paris et retrouve son père Pierre-Auguste Renoir (1841-1919). Le futur cinéaste lui raconte quelques anecdotes de la guerre, l'immense peintre raconte son passé.

Le texte ci-dessous est l'incipit de cette biographie.

Ce passage parle de la guerre, un peu, et du regard de Jean Renoir qui s'ouvre sur son père.

 

9782070372928

 

En avril 1915, un bon tireur bavarois me gratifia d’une balle dans une jambe. Je lui en suis reconnaissant. Cette blessure me permit finalement d’être hospitalisé à Paris où mon père s’était fait transporter pour être plus près de moi. La mort de ma mère[1] l’avait complètement démoli et son état physique était pire que jamais.

Pierre-Auguste Renoir et son épouse Aline
Photo trouvée ici.

Ce voyage de Nice à Paris l’avait fatigué au point qu’il hésitait à me rendre visite à l’hôpital. J’obtins facilement la permission d’aller passer mes journées chez nous, quand mes pansements n’avaient pas à être renouvelés.

 Paris - Nice : 834 km

C’est « la Boulangère », un de ses modèles, qui m’ouvrit la porte.

Pierre-Auguste Renoir - Nu couché (La Boulangère)

Elle poussa un cri en voyant mes béquilles. La « grand-Louise », notre cuisinière, parut à son tour, venant de l’atelier dont la porte ouvrait sur le même palier que celle de l’appartement. Les deux femmes m’embrassèrent et me dirent que « le patron » était en train de peindre des roses que la Boulangère était descendue acheter sur le terre-plein du boulevard Rochechouart.

Boulevard Rochechouart, Montmartre

En descendant du taxi j’avais remarqué la marchande de fleurs appuyée à la roue de sa petite voiture. C’était la même qu’avant la guerre. Extérieurement, rien n’avait changé, sauf qu’on pouvait entendre le canon quand le vent venait du nord[2].

Paris - Le boulevard Rochechouart et le métropolitain (17-DC-538)
image trouvée sur le site de CPArama

 

Mon père m’attendait dans son fauteuil roulant. Il y avait déjà plusieurs années qu’il ne marchait plus. Je le trouvai beaucoup plus recroquevillé qu’à mon départ pour le front. Par contre, son expression était d’une vivacité extrême. Il m’avait entendu sur le palier et rayonnait de sa malice heureuse. Ses yeux semblaient dire : « cette fois ils t’ont bien raté ! » Il tendit sa palette à la grand-Louise d’un mouvement presque désinvolte et dit : « Attention de ne pas glisser ! La concierge, pour te recevoir dignement, à ciré le plancher, et c’est mortel ! » Il se tourna vers les deux femmes : « vous laverez ça à grande eau. Jean pourrait glisser ! » J’embrassai mon père. Sa barbe était humide. Il réclama une cigarette que j’allumai. Nous ne trouvions rien à nous dire. Je m’assis sur le fauteuil de ma mère, un petit fauteuil en velours rose. Le silence fut rompu par les sanglots de la grand-Louise. Elle pleurait en reniflant beaucoup comme le font les femmes d’Essoyes[3], le village de ma mère, où la grand-Louise était née. Cela nous fit rire et elle sortit vexée. Ses crises de larmes étaient un sujet de plaisanteries familiales. On leur attribuait les excès de sel dans la soupe. Renoir se mit à son étude de roses, « pour passer le temps », et je fis un tour de l’appartement. Il était bien abandonné. Les rires des modèles et des servantes s’étaient tus. Les tableaux avaient été expédiés à Cagnes[4], les murs et les casiers étaient vides, la chambre de ma mère sentait la naphtaline.

Essoyes - Cagnes : 655 km

 

Au bout de quelques jours, notre vie s’organisa. Je passais mes journées à regarder peindre Renoir. Quand il s’interrompait, nous parlions de la stupidité de cette guerre qu’il haïssait. À l’heure des repas, il se faisait pousser dans la salle à manger ; il n’avait aucun appétit, mais il croyait à l’importance des rites. Mon frère Pierre, marié à l’actrice Vera Sergine, avait eu le bras fracassé par une balle et était réformé. Il venait souvent déjeuner avec sa femme et son fils Claude âgé de deux ans. Il essayait malgré sa blessure de reprendre son métier d’acteur.

 

Pierre-Auguste Renoir - Vera Sergine (1914)

 

Lorsque le jour tombait, Renoir cessait de peindre : il se méfiait de la lumière électrique. Nous le roulions dans l’appartement et je restais à peu près seul avec lui pendant les quelques heures précédents le dîner.La guerre avait changé les habitudes des Parisiens et les visites étaient rares. C’était la première fois que je me trouvais en face de mon père ayant conscience que j’étais passé de l’état d’enfant à l’état d’homme. Ma blessure me confirmait dans cette sensation d’égalité. Je ne pouvais me déplacer qu’avec des béquilles. Nous étions deux estropiés plus ou moins confinés dans leur fauteuil. Renoir n’aimait pas jouer aux dames : les cartes l’ennuyaient. Les échecs lui plaisaient, mais j’y étais assez lamentables, et il me battait trop facilement pour que cela l’amuse. Il lisait peu, voulant conserver pour son métier ses yeux restés aussi précis qu’à vingt ans. Restait la conversation.

 

Jean Renoir (22 ans) et Pierre-Auguste Renoir (75 ans) en 1916 (attribuée Pierre Bonnard)
photo trouvée ici

 

Il aimait mes histoires de guerre, du moins celles qui mettaient en valeur le côté grotesque de cette tragique affaire. En voici une qui l’amusa particulièrement : Pendant la retraite, du côté d’Arras[5], j’avais été envoyé en patrouille avec une demi-douzaine d’autres dragons. Du haut d’une colline nous aperçûmes une demi-douzaine de Uhlans également en patrouille. Nous nous déployâmes en ordre de bataille à intervalles d’une vingtaine de mètres et ajustâmes solidement nos lances sous le bras, tandis que les Allemands sur la colline d’en face en faisaient autant. Nous partîmes au pas, bien alignés, puis au trot, au galop, et à une centaine de mètres de l’ennemi au galop de charge, chacun de nous bien déterminé à embrocher le cavalier d’en face. Nous nous croyions revenus au temps de François Ier et de la charge de Marignan. La distance diminuait. Nous pouvions distinguer l’expression des visages crispés sous les chapskas, comme les nôtres devaient l’être sous nos casques. En quelques secondes l’affaire fut réglée. Peu désireux de se faire transpercer, nos chevaux malgré le mors et les éperons s’écartèrent hors de la portée des lances. Les deux patrouilles se croisèrent en un galop furieux offrant à quelques moutons qui paissaient une démonstration cavalière brillante mais inoffensive. Nous regagnâmes nos lignes, un peu penauds, tandis que les Allemands regagnaient les leurs.

 

La Bataille de Marignan
Image trouvée ici

 

En échange de mes histoires de guerre, Renoir me racontait des souvenirs de sa jeunesse. L’homme que je croyais être devenu découvrait un Renoir inconnu. Le père saisissait cette occasion de se rapprocher du fils. Je pense maintenant qu’il simplifiait sa pensée pour se mettre à ma portée. Il y réussissait et au cours de ces conversations l’enfant, le jeune homme, puis l’homme mûr me devenaient clairs. Vous voyez que j’ai raison d’être reconnaissant au soldat bavarois dont j’ai parlé plus haut d’avoir rendu ces réunions possibles.

Je me suis souvent reproché de ne pas avoir tout de suite après la mort de Renoir publié ses propos. Maintenant, je ne le regrette plus. Les années et mes propres expériences me permettent de le mieux comprendre. Il y a en tout cas un aspect de lui que je n’entrevoyais même pas à cette époque, c’est celui ayant trait à son génie. J’admirais sa peinture, intensément, mais c’était une admiration aveugle. À dire vrai, j’ignorais complètement ce qu’est la peinture. Je devinais à peine ce que peut être l’art en général. Du monde, je ne voyais que les apparences. La jeunesse est matérialiste. Maintenant je sais que les grands hommes n’ont pas d’autres fonctions que de nous aider à voir au-delà des apparences, à laisser tomber un peu de notre fardeau de matière, à nous « débarasser », comme diraient les Hindous[6].

Je présente au lecteur cet amas de souvenirs et d’impressions personnelles comme une réponse partielle à une question qui m’est souvent posée : « Votre père, quel genre d’homme était-ce ? »



[1] Aline Charigot (1859-1915), modèle de Pierre-Auguste Renoir depuis au moins 1881, qu'il a épousé en 1890. Elle a été la mère de Pierre, Jean et Claude Renoir.

[2] Le front de la Somme (80)…

[3] Essoyes est une commune de l’Aube (10), en Champagne-Ardennes.
Pierre-Auguste Renoir et ses fils, Pierre et Jean, y sont inhumés.
On peut également y visiter l’Atelier Renoir.

[4] (note de l’éditeur) Village des environs de Nice où Renoir avait une propriété.
Cagnes-sur-Mer est une commune des Alpes-Maritimes (06) dans la région Provence-Alpes-Côtes-d’Azur.

On peut y visiter le Musée Renoir.

[5] Arras est une commune du Pas-de-Calais (62) dans la région Nord-Pas-de-Calais

[6] Jean Renoir est l’auteur d’un film situé en Inde, intitulé The River (Le Fleuve) et sorti en 1951.