Je rentre à la maison de Manoel de Oliveira (1908 - 2015) nous donnera l'occasion d'une balade un peu partout à Paris (vu de la Tour Eiffel par exemple) autour des thèmes du théâtre et de la vieillesse.

 Au sommaire de cette note :

  • Cinéma avec Michel Piccoli et Manoel de Oliveira
  • Théâtre et littérature avec Ionesco, Shakespeare et Joyce ;
  • Peinture avec Jack Vettriano.

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Synopsis trouvé sur la jacquette du DVD 

 

Gilbert Valence (Michel Piccoli) est un comédien de théâtre, son talent et sa longue carrière lui ont valu les plus grands rôles. Un soir, à l'issue de la représentation, la tragédie entre dans sa vie; son agent et vieil ami, George (Antoine Chappey), lui apprend qu'un accident de la route vient de coûter la vie à sa femme, sa fille et son beau-fils. Le temps passe, la vie recouvre ses droits. Gilbert Valence désormais se partage entre son petit-fils qu'il adore et le théâtre où il n'a pas cessé de jouer.

Entre la lecture quotidienne des journaux au café et les nouveaux rôles qu'on lui offre, le comédien Gilbert Valence s'aperçoit, sans amertume ni regret, qu'il est venu le temps de faire ses adieux. Il arrête tout et dit très calmement: je rentre à la maison.

Michel Piccoli & Manoel de Oliveira en 2001 à Cannes

JE RENTRE A LA MAISON, de Manoel de Oliveira, maître du cinéma portugais, évoque avec modestie et sobriété la fin de la carrière d'un grand acteur. Mais c'est aussi une œuvre philosophique et très personnelle sur la vieillesse, une interrogation sur l'existence, une mise en relation des petites choses de la vie par rapport au succès.

Michel Piccoli est Gilbert Valence et il est tout simplement génial. Il y est entouré de Catherine Deneuve, John Malkovich et Antoine Chappey, des partenaires prestigieux.

 


Mise en ligne le 7 décembre 2008 par FilmesPortugueses

Transcription

Le clapman – Scene one, part one, take one.

John Crawford – And… action.

Prospero – Notre petite fête est finie maintenant. Et nos acteurs, comme je vous l’avais dit, étaient tous des esprits, qui se sont évaporés dans l’air, dans l’air léger. Et, comme cette vision qui était toute immatérielle, les tours couronnées de nuages, les palais somptueux, les temples solennels, le vaste globe lui-même et tous ceux qui y vivent, tout se dissipera comme cette ombre de spectacle, ne laissant après lui pas la moindre trace. [Acte IV, Scène 1]

Serge – Papy !

Gilbert Valence – Dis-donc, elle est poussive, la mienne.

Gilbert Valence – La perte de ses parents et de sa grand-mère a fait qu’il a reporté sur moi toute son affection.

Gilbert Valence – Ah, je t’ai eu, hiein ! Je t’ai eu !

Georges – C’est ton soutien ?
Gilbert Valence – Eh, oui.

John Crawford – It’s okay. It’s okay. Let’s stop here.

 

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La carrière de Michel Piccoli (né en 1925), commencéé il y a déjà 70 ans, est l'équivalent d'une histoire du cinéma.

 

Michel Piccoli dans "Dillinger é Morto" (Marco Ferreri) 1969)
Il est question de ce film dans l'entretien ci-dessous.
Image trouvée ici.

On l'écoute ici en 2011 s'entretenant avec le critique et historien du cinéma Michel Ciment (né en 1938) que l'on peut encore écouter sur France Culture dans son émission Projection Privée.

La fiche de l'émission enregistrée à l'occasion de la sortie d'Habemus Papam (Nanni Moretti, 2011) est disponible ici. L'émission elle-même ne l'est plus.

 

Transcription

Ciment – Alors un autre cinéaste, alors pas méditerranéen parce que le Portugal, c’est l’Atlantique, on dira que c’ets latin c’est évidemment votre grand aîné, de très très loin votre aîné, Manoel de Oliveira. Là aussi, c’est une connaissance plutôt tardive dans votre carrière…

Piccoli – Oui.

Ciment – Vous avez fait cinq films ensemble…

Piccoli – Oui.

Ciment – … dont des… vraiment des très grands films. Je pense à Je rentre à la maison qui a des rapport, un peu, avec Habemus Papam aussi parce que c’est quand même un homme qui… bon c’est très différent mais c’est quand même quelqu’un qui est un comédien de théâtre, qui a perdu sa femme qui a perdu son beau-frère qui a perdu sa mère [voir le synopsis pour rétablir], enfin tout le monde est mort dans un accident de voiture et qui finalement renonce quoi… il veut plus tourner des… peut-être un peu comme vous il refuse de tourner n’importe quoi. Il refuse des téléfilms qui ne l’intéressent absolument pas. Et il rentre chez lui.

Piccoli – C’est une très grande chance que j’ai d’avoir pu refuser et aussi qu’on m’ait accepté, que des réalisateurs m’aient accepté. Et il faut… dans ce métier, j’ai réussi à aller vers les réalisateurs, des écrivains, des scénaristes, à aller dans les délires, les secrets, les passions folles de ces scénaristes et de ces metteurs en scène. J’aime, je me régale, finalement, de nos délires et de nos folies. Mais ça ne fait pas tout le temps remplir les salles. Mais est-ce qu’il faut toujours remplir les salles ?

Ciment – En tout cas, Je rentre à la maison, c’est vraiment… c’est une merveille, parce que c’est aussi… c’est un peu comme Dillinger est mort, il y a une sorte de dérive…

Piccoli – Oui.

Ciment – … très linéaire, comme ça, et en même temps, plein de mystères sur un homme qui rentre chez lui comme Dillinger, il va vers la mort, mais…

Piccoli – Oui.

Ciment – Mais alors ce film, Je rentre à la maison, vous avez lu le scénario, c’est comme Dillinger, et tout de suite, vous êtes avec qui joue le Roi se meurt, qui joue la pièce de Ionesco.

Piccoli – Oui. Oui, j’accepte… j’accepte peut-être plus quand je parle avec le réalisateur qui avoue ses secrets, ses angoisses, ses questions lui-même qu’il a encore, sur le sujet qu’il va faire et je commence déjà à le voler en guettant son secret à lui. Pourquoi veut-il faire ce film ? Pourquoi a-t-il écrit ce scénario ? Voilà. Et je… je… et je le fouille, voilà. Et j’aime aller encore plus loin que ce qu’il a écrit. Et chaque fois que je suis allé plus loin que ce qu’a écrit le réalisateur, le réalisateur était content. Je pense à Granier-Deferre qui est un cinéaste que j’aimais beaucoup, qui a fait des films, disons, de distraction, ce qui n’a rien de déshonorant, loin de là, mais qui guettait le moment de faire ce film que nous avons fait ensemble.

Ciment – une Étrange affaire.

Piccoli – Oui, une Étrange affaire.

Ciment – Alors avec Oliveira il y a aussi une expérience tout à fait exceptionnelle, c’est Belle toujours. C’est-à-dire que quarante ans après Belle de jour [Luis Buñuel, 1967], il imagine votre personnage et vous avez eu le bonheur d’accepter, Catherine Deneuve n’a pas voulu, c’est dommage, mais elle a pas voulu rejouer Séverine quarante ans plus tard mais vous, vous avez accepté de jouer Husson quarante ans plus tard et de retrouver Séverine par hasard…

Piccoli – Oui….

Ciment – Donc dans cette sorte de film miroir avec Belle de Jour.

Piccoli – Oui, mais moi, je n’ai jamais eu l’angoisse de… je n’ai jamais eu besoin de, si je puis dire, ou au contraire, je n’ai jamais eu la difficulté de me demander : « mais quelle tête vais-je avoir en jouant ça ? Qu’est-ce que va devenir ma réputation si je joue ça ? » Pas du tout. Je… je vais… je me régale en allant au plus profond des délires qui sont les délires du réalisateur et du scénariste avant toute chose, non ? Et je… je leur convient parfaitement, grâce à ça, vous comprenez ?

 

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Le film qui raconte la vie d’un comédien donne une large place au théâtre.

À l’issu de la projection, on lira avec profit ce compte-rendu paru dans le cadre d'une étude sur Shakespeare dans la Francophonie et signé Frédéric Delord, professeur à l’université Paul-Valéry de Montpellier.

Nous nous bornerons à mentionner les auteurs interprétés par Gilbert Valence, lui-même interprété de Michel Piccoli.

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Le Roi se meurt, Eugène Ionesco, 1962
Gilbert Valence interprète Bérenger Ier, le personnage principal.

The Tempest (la Tempête), William Shakespeare, 1611
Gilbert Valence interprète Prospero, le personnage principal.

Une adaptation cinématographique d’Ulysse, James Joyce, 1922.
Gilbert Valence interprète Buck Mulligan, un personnage secondaire.

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Affiches trouvées sur le site de l'Association de la Régie Théâtrale

Les deux pièces ont par ailleurs été mises en scène par Jacques Mauclair (1919-2001) en 1962 et 1963 au théâtre de l’Alliance Française qui existe toujours.

Jacques Mauclair - Bérenger Ier

 

 On peut voir sur le site de l'INA un extrait de cette pièce correspondant à celui qui ouvre le film de Manoel de Oliveira.

 

 

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 Parmi les références jouant un rôle dans ce film, on mentionnera ce tableau de Jack Vettriano (né en 1951).

 

The Singing Buttler - Jack Vettriano (1992)

Il s'agit de the Singing Buttler (1992).