Christopher Lee vient de disparaître. Il a été inportant pour de nombreux spectateurs dans le monde. En France aussi. Et en Belgique.

Tenez, voici un entretien avec Christophe Lemaire (né en 1960 en Belgique, donc) qui ne manque pas d'y signaler toute son admiration (ainsi que dans ce texte écrit aujourd'hui).

Sans des gens comme Christophe Lemaire, je n'aurais peut-être pas saisi l'importance d'un monsieur comme Christopher Lee.

Ce journaliste (l'un des fondateurs de la revue Starfix) s'inscrit dans une tradition qui remonte à Midi Minuit Fantastique qui faisait déjà l'éloge de Christopher Lee. Ce sera l'objet de la seconde partie de cette note.

 

Christopher Lee - Christophe Lemaire

 

L'entretien ci-dessous a été diffusé vers 2001 dans la dernière saison du talk show culturel Nulle part Ailleurs, dont la déclinaison consacrée au cinéma était présentée par Philippe Vecchi (né en 1964) et Isabelle Giordano (née en 1963).

 


Ajoutée le 17 septembre 2013 par Chaîne de legroguy

Transcription

Isabelle Giordano – À votre tour Christopher Lee d’avoir un peu peur puisque nous avons avec nous un cinéphile qui mord, parfois en tout cas, grâce à ses questions interdites. Mesdames et Messieurs, merci d’accueillir Christophe Lemaire.

Philippe Vecchi – Allez, Christophe.

Christophe Lemaire – Heu ben… Je voudrais déjà dire que je suis très ému d’être là avec monsieur Christopher Lee dont j’ai… enfin j’ai plein de cassettes chez moi, j’en ai une centaine à peu près… voilà. Donc je vous pose la première question : Monsieur Christopher Lee,

  • vous mourez frappé par la foudre dans les Cicatrices de Dracula (Scars of Dracula, Roy Ward Baker, 1970),
  • noyé en sortant d’un avion qui s’est crashé en pleine mer dans les Naufragés du 747 (Airport '77, Jerry Jameson, 1977)

Christopher Lee – Oui.

Christophe Lemaire –

  • vous êtes étouffé dans de la vase dans la Malédiction des Pharaons (The Mummy, Terence Fisher, 1959)
  • et vous êtes même tué, exterminé par des rayons de la lune dans Hercule contre les Vampires (Ercole al centro della terra, 1961) de Mario Bava.

Alors je voudrais savoir quelle est la mort la plus incroyable que vous ayez vécue ? Est-ce qu’il y a une mort qui vous effraie dans les films ? Est-ce qu’il y en a d’autres, est-ce que vous en voyez d’autres ?

Christopher Lee – Non, c’est l’avenir qu’on ne connaît pas qui nous effraie. C’est pas la mort. Il ne faut pas avoir peur de la mort. Parce que vous ne pouvez pas la contrôler.

Philippe Vecchi – Vous êtes immortel, donc ça va, vous êtes tranquille.

Christopher Lee – Non pas encore, mais peut-être un jour, je ne sais pas. Mais vous savez que les films dont nous avons parlé, je les appelle des films du fantastique. J’ai jamais essayé d’effrayer les gens. Jamais. Parce que pour moi, ils étaient des contes de fée, le théâtre de la moralité, des mélodrames où le mal était toujours vaincu par le bon.

 

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"Ci-dessus-dessous", quelques films dans lesquels Christopher Lee meurt.

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Philippe Vecchi – Christophe, une dernière question ?

Christophe Lemaire – Une dernière question...

Christopher Lee – Hercule contre les Vampires est faux.

Christophe Lemaire – Ah.

Christopher Lee – Encore, une erreur.

Isabelle Giordano – Ah, il faut être précis, Christopher Lee, hein.

Christopher Lee – Oui, c’est un titre.

Christophe Lemaire – Ah oui, bien sûr, on a profité de votre…

Christopher Lee – C’était Hercule au centre de la Terre.

Christophe Lemaire – Absolument. Ça c’était le titre français.

Philippe Vecchi – Mais je crois que là… là… à mon avis, ils ne recommenceront pas. Vas-y Christophe.

Christophe Lemaire – Alors dernière question monsieur Christopher Lee, alors je vous l’ai dit, je vous vénère beaucoup, je vous admire. Mais j’ai aussi une passion pour l’un des membres de votre famille, c’est Bruce Lee.

Isabelle Giordano[Rit.]

Christopher Lee – Comment ?

Christophe Lemaire – Bruce Lee. Donc… est-ce que vous êtiez fan de l’homme aux nunchakus ?

Christopher Lee – Je comprends pas.

Isabelle Giordano & Philippe Vecchi [Rient.]

Christopher Lee – Non, j’ai pas compris.

Philippe Vecchi – Hè, je vais vous dire un truc… lui non plus… il n’y a rien à comprendre.

Isabelle Giordano – C’est de l’humour français… c’est de l’humour français.

Christophe Lemaire – Christopher Lee… Bruce Lee… Ah vous n’avez…

Christopher Lee – Oh, Bruce Lee ! Excusez-moi !

Christophe Lemaire – Vous n’avez pas de lien…vous n’avez pas de lien de parenté.

Christopher Lee – Non, mais j’ai compris maintenant parce que j’ai joué des Chinois… le… Fu Man Chu, etc. Et… À Hong-Kong… Quand j’étais déjà maquillé avec les yeux…

Christophe Lemaire – Oui, en Fu Manchu…

 

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Christopher Lee – Oui… Il ya avait des Chinois qui m’approchaient parce que je portais des lunettes naturellement, j’étais déjà maquillé et j’étais pas habillé, mais maquillé, je portais mon costume. Et puis il y avait des Chinois qui m’approchaient parce qu’ils ont vu mes moustaches, comme ça. Et puis ils m’ont demandé : « permettez, monsieur, quelle est votre origine ? » Voilà. « Est-ce que vous êtes d’origine chinoise ? » Je dis : « Oh non, non. Pas du tout, pas du tout. Non, non. Non, non. C’est le maquillage, c’est le maquilage. C’est les moustaches que je porte, etc., les yeux, les yeux. » « Est-ce qu’on peut vous demander d’enlever les lunettes ? » J’ai dit « si vous voulez » alors j’ai enlevé les lunettes. Alors j’avais les yeux… de l’Orient, si vous voulez. Et puis… « Et votre nom, s’il vous plaît ? »

Philippe Vecchi – Bruce Lee.

Christopher Lee – Je… Non, non. J’ai dit : « Lee ». « Oh, voilà ! »

Isabelle Giordano – Merci beaucoup, merci Christophe.

Philippe Vecchi – Votre plus grand fan.

Isabelle Giordano – Merci… merci d’avoir été avec nous. Merci d’avoir parlé si bien français. Et puis je rappelle rapidement votre actualité : Star Wars bientôt, Le Seigneur des Anneaux à la fin de l’année et sur 13ème rue un court-métrage à découvrir donc dans quelques semaines.

Philippe Vecchi – Arrête, je suis bouleversé.

Christopher Lee – Mais oui, Les Redoutables (l'épisode Confession de René Manzor).

Isabelle Giordano – Dans un petit instant dans Nulle part ailleurs, Thierry Dugeon reçoit Laurent Ruquier, et puis quant à nous on se retrouve demain, même heure même combat, avec deux révélations, deux belles promesses du cinéma français, les deux actrices du nouveau film de Catherine Breillat, salut à tous, merci.

Philippe Vecchi – À demain.

 

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Les relations entre Christophe Lee et les médias français remontent au moins à 1962 et à une lettre qu'il écrivit à Midi-Minuit Fantastique (1962-1971) en réponse aux questions de la rédaction.

 

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Christopher Lee et Michel Caen (1942-2014), l'un des fondateurs de la revue.

 

On la mentionne pour trois raisons :

  • Cette revue publiée par le Terrain Vague (Eric Losfeld) a été un élément important dans la popularisation en France du cinéma fantastique ainsi que du fantastique en général.
  • Terence Fisher (1904-1980) a fait l'objet du premier numéro de la série. Ce réalisateur a largement contribué à la notoriété de Christopher Lee en lui donnant le rôle de Dracula.
  • Cette revue, actuellement rééditée par Rouge Profond, suscite toujours un intérêt certain. On en reparlera d'ailleurs.

 

 

Couverture du premier numéro

 

 

Couverture du premier voulme de l'intégrale

 

 

Cette lettre parut dans un autre numéro consacré au mythe de Dracula, le légendaire personnage de Bram Stoker (1847-1912), interprété entre autre par Christopher Lee et Bela Lugosi (1882-1956) qui figure sur la couverture.

 

 

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LETTRE DE CHRISTOPHER LEE

(page 516 du volume 1 de l'intégrale)

 

Je serai particulièrement heureux de reprendre au cinéma le rôle du Comte Dracula (ce rôle n’est-il pas immortel par excellence ?), bien que j'aie refusé de le tenir de nombreuses fois. Aujourd'hui je pense que le public m'identifie à ce rôle et si parfois, j'ai refusé de le tenir, c'est par peur, comme le malheureux Bela Lugosi, de passer le restant de ma vie à ne pouvoir en jouer d'autres. Cependant je le rejouerais volontiers à la condition toutefois, que le mode de production et le scénario de ce grand sujet me satisfasse pleinement ; en aucun cas, je n'ai l'intention de le jouer pour me faire une quelconque publicité à bon marché, ou pour des raisons financières d'un groupe de personnages qui ne pourraient apprécier ni comprendre le grand pouvoir et le style « classique » de ce grand sujet. C'est un rôle qui se doit d'être tenu avec respect et dignité bien qu'il y ait toujours à considérer le point de vue commercial qui, de nos jours, ne saurait être ignoré.

 

Je vous écrivais, dernièrement, qu’un véritable acteur doit être capable detenir une grande diversité de rôles. Je pense que je l’ai prouvé en ce qui me concerne et qu’il n’y a par conséquent pas de danger pour moi d’être définitivement « classé ». Mais je suis avant tout un acteur et dois gagner ma vie, et si l’occasion se représente, je serai très heureux de reprendre le rôle du comte Dracula dans les conditions qui me satisferont.

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File d'attente devant le cinéma Midi Minuit.

 

Par-dessus tout je désirerais l'interpréter avec une plus grande sincérité vis-à-vis du roman de Bram Stoker. Il me semble que dans le Cauchemar de Dracula, le scénario laissait dans l'ombre certains aspects du roman, qui si on les avait conservé, auraient considérablement amélioré l'ensemble du film. Je veux parler des séquences avec les loups, et la scène capitale de Jonathan Harker et du miroir sans parler du bateau voguant pour l'Angleterre. L'omission de Renfield était également une chose très regrettable. Je pense que ces scènes n'ont pas été tournées pour des raisons d'ordre financier, elles auraient considérablement allongé le film et en cela nécessité un grand accroissement du budget de production.

Cela peut vous surprendre, mais je n'ai vu aucun des autres versions de Dracula. Elles ont, pour la plupart d'entre elles, réalisées lorsque j'étais très jeune et mon âge ne me permettait pas d'aller les voir. Mais je pense que ceci est un bien en ce qui me concerne car, par-dessus tout, je ne voulais pas être influencé dans mon approche du rôle par ceux qui m’avaient précédé, même par le grand Bela Lugosi. Ce sera toujours un grand regret de ne l’avoir jamais rencontré, alors que je connais très bien Boris Karloff pour qui j'ai une grande admiration.

Mon idée personnelle de l'interprétation du Comte Dracula était bien entendu basée sur le roman que j'ai lu maintes fois et dans le cadre du scénario et de la réalisation, j'ai essayé de donner ma vision personnelle de l'interpétation. La petite fille de Bram Stoker est venue me voir sur le plateau pendant le tournage et a eu la bonté de m'assurer que mon interprétation était excellente et qu'elle était sûre que son grand-père l'aurait appréciée.

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Bien sûr, il y avait, dans le scénario, une grande différence avec le roman, mais j’ai toujours essayé de mettre en évidence la solitude du Mal et particulièrement de bien montrer que, quelque terrible que puissent être les actions du comte Dracula, il était possédé par une force occulte qui échappait entièrement à son contrôle. C’est le Démon le tenant en son pouvoir, qui l’obligeait à commettre ces crimes horribles, car il avait pris possession de son corps depuis des temps immémoriaux. Cependant, son âme, qui subsistait sous l’enveloppe charnelle, était immortelle et ne pouvait être détruite d’aucune façon. Tout ceci pour expliquer la grande tristesse que j’ai essayée de mettre dans mon interprétation.

 

L’interprétation comportait également un problème d’ordre sexuel : le sang, symbole de la virilité, et l’attirance sexuelle qui s’y attache, ont toujours été étroitement mêlés au thème universel du vampirisme. J’ai dû essayer de suggérer cela sans détruire le rôle en le chargeant maladroitement. Par-dessus tout, je n’ai jamais oublié que le comte Dracula était un « gentleman », homme de haute noblesse et, dans sa vie première, un grand soldat et un grand meneur d’hommes. Bien sûr, il était impossible, dans les limites du scénario, de montrer ceci, mais il est toujours possible, par l’interprétation de suggérer les faits du passé sans les montrer réellement.

 

Comme je vous l'ai dit, je serai tout à fait favorable à l'idée de rejouer le rôle du Comte Dracula à la condition que l'on respecte l'époque et l’atmosphère « Gothique » du roman. Je pense qu’il est parfaitement possible de éaliser un film sur ce sujet en situant l’action à notre époque mais il n’y a qu’un seul Dracula et son époque ne doit en aucun cas être changée.

 

Je n’ai pas lu l’œuvre entière de Bram Stoker, je n’ai lu que (si l’on excepte Dracula) The Lair of the White Worm et une de ses plus courtes nouvelles, The Squaw. La première ne pourrait être portée à l’écran mais la sconde, dans une forme plus abrégée, ferait un film extraordinaire. The Squaw est d’ailleurs une des jistoires les plus terrifiantes qu’ait écrite Bram Stoker.

 

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À ma connaissance on ne prépare pas actuellement de films inspirés de l’œuvre de Bram Stoker et il se pourrait que Le Cauchemar de Dracula (Horror of Dracula, Terence Fisher, 1958) soit le dernier. C'est certainement un des meilleurs et je ne pense pas qu'il puisse être amélioré. Par contre, le public d’aujourd’hui est tout à fait prêt à voir une nouvelle adaptation de ce sujet et j’accepterais volontiers de reprendre le rôle du comte, dans une nouvelle adaptation à la condition, toutefois, que l’ensemble du film soit fidèle au roman de Bram Stoker.

Le rôle du Comte a été une des plus grandes chances de ma carrière et m'a procuré une réputation mondiale. C'est un des plus grands rôles que l'on ait jamais crée, l'un des plus célèbres et des plus fantastiques... aucun acteur ne peut demander plus.

 

Christopher Lee