Thomas Owen (1910-2002) fait partie des écrivains spécialisés dans la littérature fantastique venus de Belgique comme Jean Ray ou Michel de Ghelderode, tous écrivains que David B. mentionne par ailleurs dans l’Ascension du Haut-Mal avec la collection Marabout Fantastique.

 

Thomas Owen
Image trouvée ici.

 

Cette nouvelle a paru dans le recueil intitulé La Truie en 1970 également dans la collection fantastique de l’éditeur belge Marabout. On l’a choisie car, en plus de permettre de marquer cette journée d’Halloween, elle donne l’occasion de visiter le centre de Bruxelles.

 

Illustration d'Henri Lievens

 

 

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Le fantastique, tout fantastique qu’il soit, est évident. Mieux : naturel.

Louis Vax

 

    Il s'était faufilé parmi les badauds, accélérant rapidement l'allure, habile à s'arrêter sur un pied pour éviter, d'un mouvement de côté, qui venait à sa rencontre. Il descendit presque en courant la rue de la Régence, longea l'église du Sablon, dévala la petite rue de Rollebeck, tourna à droite dans le boulevard de l'Impératrice, remonta le Mont-des-Arts à toute vitesse, sans s'essouffler cependant, se glissa parmi les voitures arrêtées au feu rouge de la place Royale et arriva, juste à temps, sur le lieu de l'accident pour voir qu'on chargeait son cadavre dans une ambulance.

 

 

plan

 

    La police dispersait les badauds. On avait, à la craie, tracé son contour sur le pavé. Le camion rouge qui l'avait renversé fut autorisé à dégager le passage. Le chauffeur, penaud, sortait ses papiers du coffret de bord. Des gens s'attardaient encore en quête de précisions. C'était trop bête !...

    C’est alors qu’il reconnut Marie-Christine. Elle n’avait pas changé. Pareille à ce qu’elle était à l’époque de leurs vingt ans. Elle regardait, songeuse, la marque à la craie sur le sol. Elle paraissait émue. Il alla se planter devant elle. Elle le reconnut, lui sauta au cou.

    – Frédéric ! Quelle bonne surprise… (Ses yeux bleus brillaient d’une joie qu’il connaissait bien.) Tu as vu l’accident ? Un pauvre type qui s’ait fait faucher par le camion. Tué comme un lapin !

    Lapin ? Lapin ?... C’était un nom gentil qu’elle lui avait donné si souvent jadis ! Il en était tout attendri.

    Elle lui prit les bras, le secoua affectueusement, toute à sa joie de le revoir.

    – Qu’est-ce que tu fais ?

    – Je rentrais chez moi.

    – Tu es pressé ?

    – Je l’étais. Mais à présent, je ne le suis plus.

    – Quelle chance ! Tu ne vas pas te faire tirer les oreilles par ta mère ?

    Ils rirent en même temps à ce souvenir.

    – C’est vrai, dit-il. Ce que j’ai pu trembler !

    – Te voilà guéri, à présent.

    – Ah ! pour ça, oui ! Tout à fait guéri.

    Elle passa son bras sous le sien, l’entraînant gaiment.

    – Allons boire un café et bavardons…

    Il mit sa main à sa poche et constata qu’il n’avait pas son portefeuille. Il fit une drôle de figure.

    – Tu es fauché, je parie ?

    Il acquiesça.

    – Pour ce qui est d’être fauché, je suis fauché !

    – Comme le type du camion ?

    – Tout à fait comme lui.

    C’était trop drôle !

    Ils descendaient vers le bas de la ville, tout heureux de s’être retrouvés. À la vitrine d’un antiquaire, elle s’arrêta pour regarder des boules de verre multicolores. Dans le fond de l’étalage, était exposé un miroir ancien au cadre doré. Leurs deux visages rapprochés y souriaient. Il ne se reconnut pas tout d’abord et passa sa main sur sa joue pour s’assurer qu’il ne se trompait point.

    Il avait retrouvé la figure tendre et pure de ses vingt ans. Trente années écoulées depuis n’avaient pas altéré la douceur un peu enfantine de ses traits. Mais, déjà, il ne s’étonnait plus de la métamorphose. Tout, désormais, se situait sur un autre plan, celui de la jeunesse revenue, du passé aboli, d’un perpétuel présent.

    Il fallait accepter le sortilège comme une chose toute naturelle. Ils s’arrêtèrent à d’autres boutiques pour savourer dans le reflet des glaces ce nouvel état enchanteur. Plus loin, ils s’assirent à la trrasse d’un grand café et, la main dans la main, attendirent patiemment qu’on s’occupât d’eux.

    Après un long moment, le garçon vint essuyer leur table en silence et ne parut pas s’aviser de leur présence. Ils lui adressèrent la parole, mais il ne les entendit point. Cela les amusa beaucoup et ne les empêcha nullement de goûter la douceur de ces étonnantes retrouvailles.

    – Que deviens-tu ? demanda Marie-Christine. Raconte-moi.

    Il lui traça à grandes lignes les étapes d’une carrière dont le souvenir, déjà, s’estompait curieusement dans son esprit… Tout cela lui semblait désormais si vain, dérisoire, sans consistance. Il savait seulement qu’il tenait dans la sienne la main de Marie-Christine, morte dix ans plus tôt et qui lui-même venait, il y avait une heure, de quitter le monde des vivants. Ils avaient franchi la mystérieuse cloison qui sépare le réel de l’au-delà et s’expliquaient, dès lors, le peu d’intérêt qu’on leur portait. Ils comprirent qu’ils étaient devenus invisibles à tous autres yeux que les leurs et en reçurent confirmation lorsqu’un couple se dirigea vers la table qu’ils occupaient en disant « Là ! »…

    Ils se levèrent à son approche et reprirent leur promenade. Marie-Christine parla encore :

    – Je t’attendais, dit-elle. Je ne sais plus ce que j’ai fait, ni en quel lieu j’étais depuis ma mort. Mais en me trouvant, venue de Dieu sait où, tout à l’heure, parmi les curieux entourant ce pauvre homme accidenté, j’ai senti que tu allais paraître. Je devinais que ce camion rouge avait quelque chose à voir avec mon destin…

    Elle se tut, s’abîma un moment dans ses réflexions, puis soudain s’écria :

    – Mais, Frédéric, c’était donc toi ?

    Elle lui caressa le visage tendrement, peureusement, comme s’il était menacé. Elle s’informa s’il n’avait pas eu mal, s’il se sentait bien. Elle lui fit mille gentillesses.

    Autour d’eux, les gens passaient indifférents. Dans la foule grossie par la sortie des bureaux, ils restaient immobiles, enlacés. Tout cela était merveilleux, incroyable et cependant vrai.

    Ils reprirent leur flânerie amoureuse, évoquant des souvenirs très lointains, heureux, détachés de tout sauf d’eux-mêmes, extraordinairement légers.

    Peu à peu, à mesure qu’ils marchaient les rues changeaient d’apparence. La rigueur des architectures s’amollissait. Quelque chose déplaçait les lignes, les estompait. Les maisons s’effaçaient doucement, comme enveloppées d’une buée. Certaines pivotaient parfois sur elles-mêmes, se tordaient drôlement, basculaient sans bruit avant de partir en fumée.

    Et bientôt la ville entière fit place à une plaine immense, où des bouquets d’arbres aperçus dans le lointain se réduisaient, à leur approche, aux dimensions de touffes d’herbes. Des rochers s’effilochaient sous une brise très douce et partaient en fine poussière comme on en voit parfois à la crête des dunes. Le sol, sous leur pieds, ondulait comme une toile. Cela les fit songer, dans le même instant, aux vagues simulées sur scène pour le Tour du monde en 80 jours qu’ils avaient vu ensemble dans un lointain passé. Ce souvenir les immobilisa de tendresse et de plaisir. Le vent tiède et doux avait gagné en force. Il poussait devant eux des feuilles mortes et des brindilles.

Casanova - Fellini (1976)
Peut-être les vagues simulées de la pièce tirée du roman de Jules Verne rappellent-elles celles de ce film de Fellini ?

    Quelque chose se préparait dans cette nature à eux seuls réservées. Le soleil descendait sur l’horizon et, au moment qu’il en eut atteint la ligne de sa courbe inférieur, il éclata silencieusement et forma des dizaines de soleils nouveaux dans un ciel irisé.

    Devant ce spectacle d’une beauté cosmique, ils ressentirent en eux une grande douceur et se prirent la main comme deux enfants émerveillés. Puis ils se mirent à courir dans la direction de l’horizon embrasé. Ils allaient très vite, ravis de la souplesse de leur allure sur un sol mouvant  qui semblait se dérober sous eux. Ils étaient de plus en plus légers, merveilleusement libérés de la pesanteur. Ils riaient, ils balançaient les bras, ils nageaient dans le bonheur et dans le vent.

    – Nous allons vivre ! cria Frédéric.

    – Nous vivons ! cria Marie-Christine.

    Et les voilà partis dans l’air tout à coup, flottant à l’horizontale, comme les fiancés de Chagall, à la rencontre des soleils.

 

Les Mariés de la Tour Eiffel - Marc Chagall (1938-1939)