Avec cette série de poèmes français interprétés par des artistes de l’espace (ex-)yougoslave, nous souhaitons à la fois évoquer des poètes et explorer une scène relativement inconnue de nous. Nous avons relevé près de trente adaptations ou évocations dont certaines sont des bijoux.

N’hésitez pas à suggérer des titres. On les intègrera avec plaisir dans ce cycle.

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Nous profitons du morceau de Laibach pour parler de Paul Éluard (1895-1952).

 

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En effet dans Le Privilège des morts, le titre de son recueil Capitale de la douleur (1926) est souvent mentionné.

 

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De par le jeu des références impliquées, le cas de cette chanson est le plus compliqué de ce cycle car il s’agit surtout d’un travail sur le son d'Alphaville (1965).

 

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C'est un film important de Jean-Luc Godard (né en 1930), qui est aussi une ode à la poésie.

 

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J’ignore quelle est l’influence de Godard sur Laibach, mais au delà de cette citation, ils ont thématiquement beaucoup de choses en commun.

 

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Le principe de la citation joue d'ailleurs un rôle important dans la poétique de Jean-Luc Godard. On lira à ce sujet le mémoire que lui a consacré le poète Julien d’Abrigeon (né en 1973) sur ce site-ci et sur ce site-là. Il s'intitule Jean-Luc Godard, cinéaste-écrivain, De la citation à la création, présence et rôle de la littérature dans le cinéma de Jean-Luc Godard de 1959 à 1967. Ce mémoire nous a beaucoup aidé à préparer cette modeste note et la suivante (qui détaille le poème dit par Natacha von Braun / Anna Karina). Une version pdf se trouve au bas de cette page.

clic !

 

Puisque nous parlons poésie, l'évocation du site Tapin² ne constitue pas une digression trop grave. Julien d'Abrigeon est l'animateur de cette plateforme internationale de diffusion de poésie "hors les livres". Fin de la digression.

 

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Photo trouvée sur le site du groupe

 

Laibach (fondé en 1980) est encore un groupe contemporain passionnant.

clic !

Pour une présentation je renvoie à cet article introductif de Yougosonic  et SURTOUT celui-ci plus approfondi du même auteur.

 

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La chanson est parue en 1992 sur l’album Kapital. Etant donné Alphaville et les thématiques de Laibach, l’homophonie de « Capital » et « Capitale » produit du sens. Après la chute de l’URSS (et l’effondrement de la Yougoslavie) on est dans un monde qui n’est plus celui d’Alphaville, pourtant futuriste (on entend dans le film : « N’est-il pas évident qu’une personne vivant de façon habituelle d’un côté de la souffrance exige une autre sorte de religion qu’une personne vivante de façon habituelle de l’autre côté. »)

Le titre Le privilège des morts est également tiré du film mais c’était déjà une citation puisqu’elle se réfère à Nietzsche et au Gai savoir [source].

Les voix contenues dans la chanson sont directement tirées du film mais les phrases découpées et mélangées ont perdu leur sens malgré le débit calme et posé de la voix robotique d’Alpha 60.

 Laibach porte à un degré de fragmentation supplémentaire le matériel de Godard appliquant au collage du cinéaste la méthode du cut up. Le texte devenu illogique devient inintelligible à qui n'a pas les clés pour le reconstituer.

 


Ajoutée le 26 février 2015 par Laibach

[Le Privileges Des Morts unofficial video, including shots from films Yukoku (1966, directed by Yukio Mishima) and Alphaville (1965, directed by Jean-Luc Godard).]

Transcription

(Nous avons ajouté quand c'était possible les noms des personnages du film qui disent ces bouts de phrases. )

Alpha 60la réalité soit trop complexe – qui nous permet – de courir le monde – sous une forme – à cause du rôle – n'a vécu dans le passé – une demande logique – et les sens, de mot – mémoire centrale

Lemmy Caution – Allez ! Allez ! Henri !

Alpha 60les télécommunications, peut-être – les reçoivent – ne vivra dans le futur ou tournerait sans fin – mais la signification – de l'ensemble – ne change – de sens – je vais maintenant – quel est le privilège des morts ? – l'amour, la vérité, la nuit en lumière – mais je ne sais pas encore –

Natacha von Braun – Capitale de la douleur – Capitale

Non identifié Capital

Non identifié Capitaliste

Natacha von Braun Capitale de la douleur – Capitale

Non identifié Communiste

Natacha von Braun Capital, de la douleur

Non identifié Capital

Alpha 60la mort - quel est le privilège des morts ?

Lemmy Caution Henri !

Un condamné à mort Écoutez-moi, normaux. Nous voyons la vérité que vous ne pouvez plus voir ! […] le courage et la tendresse, la générosité et le sacrifice […] par le progrès de notre ignorance aveugle.

Lemmy Caution Allez ! Allez ! Henri !

Alpha 60veulent détruire – est comme un cercle – quel est votre secret ? Dites-le-moi, dites-le-moi

Natacha von Braun Capitale – Capitale – Capitale de la douleur

Alpha 60logique de votre énigme – je trouverais – quel est le privilège des morts ? – exactement – dites-le moi – dites-le moi – la mort – la porte O est bloquée – la porte O est bloquée – la mort – la porte O est bloquée

 

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Sur la toile quelques extraits du film sont disponibles. Ils nous permettront d'identifier quelques passages de ce morceau. On trouvera les sources des citations dans le mémoire de Julien d’Abrigeon grâce auquel on a pu composer ces deux notes autour d’Éluard et Godard. Ce mémoire nous apprend que beaucoup de ce que dit Alpha 60 provient de l’œuvre de Jorge-Luis Borgès.

 


Mise en ligne le 10 février 2010 par ioinesteso

 

Transcription

Alpha 60 – Il arrive que la réalité soit trop complexe pour la transmission orale. La légende la recrée sous une forme qui lui permet de courir le monde.

Lemmy Caution – Il était 24h17, heure océanique, quand j’arrivai dans les faubourgs d’Alphaville.

 

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Ajoutée le 8 mai 2012 par HalemHouran

 

Trancription

Alpha 60

La mémoire centrale est appelée ainsi à cause du rôle primordial qu’elle joue dans l’organisation logique de l’Alpha 60.

Personne n’a vécu dans le passé, personne ne vivra dans le futur. Le présent est la forme de toute vie. C’est une possession qu’aucun mal ne peut lui arracher.

Le temps est comme un cercle qui tournerait sans fin. L’arc qui descend est le passé et celui qui monte est l’avenir.

Tout a été dit à moins que les mots ne changent de sens et les sens, de mots.

N’est-il pas évident qu’une personne vivant de façon habituelle d’un côté de la souffrance exige une autre sorte de religion qu’une personne vivant de façon habituelle de l’autre côté.

Avant nous il n’y avait rien ici ni personne. Nous y sommes totalement seuls, nous y sommes uniques, épouvantablement uniques.

La signification des mots et des expressions n’est plus perçue. Un mot isolé ou un détail isolé dans un dessin peuvent être compris mais la signification de l’ensemble échappe.

Une fois que nous connaissons un, nous croyons que nous connaissons deux parce que un plus un égale deux. Nous oublions qu’auparavant il faut savoir ce qu’est plus.

Ce sont les actes des hommes à travers les siècles passés qui peu à peu vont les détruire logiquement.

Moi alpha 60 je ne suis que le moyen logique de cette destruction.

 

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Mise en ligne le 29 août 2008 par AlphavilleMusic

Trancription

Alpha 60 – Alpha 5. Quel est votre nom ?

Lemmy Caution – Ivan Johnson.

Alpha 60 – Où êtes-vous né ?

Lemmy Caution – À Nueava york.

Alpha 60 – Quel âge avez-vous ?

Lemmy Caution – Je ne sais pas… 45 ans.

Alpha 60 – Votre marque de voiture.

Lemmy Caution – Ford galaxy.

Alpha 60 – Qu’est-ce que vous aimez par-dessus tout ?

Lemmy Caution – L’or et les femmes.

Alpha 60 – Que faites-vous dans Alphaville ?

Lemmy Caution – Un reportage pour Figaro-Pravda.

Alpha 60 – Vous avez l’air d’avoir peur.

Lemmy Caution – Non je n’ai pas peur. Enfin pas comme vous croyez. D’ailleurs vous n’en savez rien.

Alpha 60 – Soyez assuré que mes décisions auront toujours en but le bien final. Je vais maintenant vous poser des questions tests par mesure de sécurité.

Lemmy Caution – Non, allez-y.

Alpha 60 – Vous arrivez des pays extérieurs. Qu’avez-vous éprouvé en traversant les espaces galaxiques ?

Lemmy Caution – Le silence de ces espaces infinis m’a… m’a effrayé. [Pascal – lire dans ce mémoire l’effet produit par cet emprunt sur cette phrase.]

Alpha 60 – Quel est le privilège des morts ?

Lemmy Caution – Ne plus mourir. [Nietzsche]

Alpha 60 – Savez-vous ce qui transforme la nuit en lumière ?

Lemmy Caution – La poésie.

Alpha 60 – Quelle est votre religion ?

Lemmy Caution – Je crois aux données immédiates de la conscience. [Bergson]

Alpha 60 – Est-ce que vous faites une différence entre les principes mystérieux de la connaissance et ceux de l’amour ?

Lemmy Caution – À mon avis en amour, il n’y a justement pas de mystère.

Alpha 60 – Vous ne dites pas la vérité.

Lemmy Caution – Je ne comprends pas.

Alpha 60 – Vous dissimulez certaines choses.

Lemmy Caution – J’admets que je pourrais avoir des raisons de mentir mais comment faites-vous pour différencier le mensonge de la vérité ?

Alpha 60 – Vous dissimulez certaines choses mais je ne sais pas encore quoi exactement donc pour l’instant vous êtes libre.

 

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La réplique finale du titre de Laibach (elle aussi tronquée mais non mélangée) est audible dans cet extrait.

 


Ajoutée le 6 février 2013 par tararira73

On n’en transcrira que la réplique concernée, à comparer avec ce qui en est fait dans la chanson :

Un condamné à mort 

Écoutez-moi normaux. Nous voyons la vérité que vous ne pouvez plus voir. Cette vérité, c’est qu’il n’y a rien en l’homme que l’amour et la foi, le courage et la tendresse, la générosité et le sacrifice. Tout le reste n’est qu’un obstacle dressé par le progrès de notre ignorance aveugle. Un jour… ! Un jour… !

 

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Laibach donne à voir Godard qui donne à lire Nietzsche, Borgès, Pascal... et bien sûr Paul Éluard.
Merci à Julien d'Abrigeon et à Yougosonic.