Avec cette série de poèmes français interprétés par des artistes de l’espace (ex-)yougoslave, nous souhaitons à la fois évoquer des poètes et explorer une scène relativement inconnue de nous. Nous avons relevé près de trente adaptations ou évocations dont certaines sont des bijoux.

N’hésitez pas à suggérer des titres. On les intègrera avec plaisir dans ce cycle.

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Henri Michaux (1899-1984) est le dernier « nouveau » poète de ce cycle qui s'achèvera bientôt. Belge, il est, avec Maeterlinck, le seul francophone d'une autre nationalité que française que nous ayons rencontré, quoiqu'il ai pris la nationalité française en 1955.

 

5 Michaux Bertelé

 

Le poème du jour a paru dans un recueil intitulé Épreuves, Exorcismes en 1946.

 

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Les poèmes qui le composent datent des années 1940/1944.

Reprenons-en la préface (disponible sur la toile) :

   II serait bien extraordinaire que des milliers d'événements qui surviennent chaque année résultât une harmonie parfaite. Il y en a toujours qui ne passent pas, et qu'on garde en soi, blessants.

   Une des choses à faire : l'exorcisme.

   Toute situation est dépendance et centaines de dépendances. Il serait inouï qu'il en résultât une satisfaction sans ombre ou qu'un homme pût, si actif fût-il, les combattre toutes efficacement, dans la réalité.

   Une des choses à faire : l'exorcisme.

   L'exorcisme, réaction en force, en attaque de bélier, est le véritable poème du prisonnier. Dans le lieu même de la souffrance et de l'idée fixe, on introduit une exaltation telle, une si magnifique violence, unies au martèlement des mots, que le mal progressivement dissous est remplacé par une boule aérienne et démoniaque – état merveilleux !

   Nombre de poèmes contemporains, poèmes de délivrance, ont aussi un effet de l'exorcisme, mais d'un exorcisme par ruse. Par ruse de la nature subconsciente qui se défend au moyen d'une élaboration imaginative appropriée : les rêves. Par ruse concertée ou tâtonnante, cherchant son point d'application optimus : les rêves éveillés.

   Pas seulement les rêves mais une infinité de pensées sont « pour en sortir», et même des systèmes de philosophie furent surtout exorcisants qui se croyaient tout autre chose.

   Effet libérateur pareil, mais nature parfaitement différente.

   Rien là de cet élan en flèche, fougueux et comme supra-humain de l'exorcisme. Rien de cette sorte de tourelle de bombardement qui se forme à ces moments où l'objet à refouler, rendu comme électriquement présent, est magiquement combattu.

   Cette montée verticale et explosive est un des grands moments de l'existence. On ne saurait assez en conseiller l'exercice à ceux qui vivent malgré eux en dépendance malheureuse. Mais la mise en marche du moteur est difficile, le presque-désespoir seul y arrive.

   Pour qui l'a compris, les poèmes du début de ce livre ne sont point précisément faits en haine de ceci, ou de cela, mais pour se délivrer d'emprises.

   La plupart des textes qui suivent sont en quelque sorte des exorcismes par ruse. Leur raison d'être : tenir en échec les puissances environnantes du monde hostile.

 

Voici le texte du poème du jour tel que nous l'avons trouvé sur la toile :

 

L'être qui inspire m'a dit :

Je suis celui qui tremble.

Je suis celui qui rompt,

Qui glisse, qui rampe.

Je suis celui qui rend.

L'être qui transporte m'a dit :

Je suis celui qui cesse,

Celui qui ôte, celui qui lâche.

Eh bien ! et toi ?

Et toi pareil, pourquoi te méconnais-tu ?

Je m'assieds en juge,
Je m'accroupis en vache,
Je pénètre en père,
J'enfante en mère.
Et toi, qu'attends-tu ?

Ton égout traverse la
Royale
Demeure.
Six mille lames de mots tu as en ta bouche.
Faible, dis-tu.
Qui est faible, traversant les quatre mondes ?



Je suis l'oiseau.
Tu es l'oiseau.

Je suis la flèche empennée des plumes de

l'oiseau.
Je vole.
Tu voles.
Je vogue.
Tu vogues.
Nous voguons entre les mâchoires du ciel et

de la
Terre.
Je romps
Je plie
Je coule

Je m'appuie sur les coups que l'on me porte
Je gratte
J'obstrue
J'obnubile

Je fais rétrograder la marche des vivants
Et toi, qui en misère as abondance
Et toi,

Par ta soif, du moins, tu es soleil, Épervier de ta faiblesse, domine !
Regarde :

Je fais tournoyer la femme

Je lynche le vieillard

J'enivre la racine

Je galope dans le troupeau de girafes

Je suis le guerrier parachuté

Je suis l'oreille quand il y a du bruit

Je trompe, je traverse

Je n'ai pas de nom

Mon nom est de gaspiller les noms

Je suis le vent dans le vent.



Je suis celui qui enfanta les dieux
Dans mon bassin ils ont été créés
De mon bassin ils ont été chassés.

******

 

D'habitude, nous mettons en avant l'interprète, mais c'est ici la première fois que nous avons affaire à un compositeur de musique savante.

Milan Stibilj (1929, Ljubljana - 2014) est un compositeur expérimental.

 

stud
Image trouvée ici.

 

N'étant spécialistes de rien, nous le sommes encore moins des musiques savantes et contemporaines. Tout au plus avons-nous lu quelque part ses rapport avec la musique concrète et le dodécaphonisme. Certains de ses travaux peuvent évoquer chez un néophyte ceux de Pierre Henry.

Ici, le rapport texte/musique n'est ni celui d'une chanson, ni celui d'une récitation avec accompagnement (comme ici, ou encore ) encore moins celui d'un conte (comme nous l'avions vu avec cette dramatisation d'une fable de La Fontaine)

 

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Il a composé cette pièce à l'occasion de la biennale de musique contemporaine de Zagreb en 1964 pour les Percussions de Strasbourg (67), fameux ensemble de musique contemporaine fondé en 1962 et qui existe toujours. Deux disques sont disponibles à la  médiathèque de l'institut français de Belgrade, l'un est consacré à Xenakis et l'autre à plusieurs compositeurs (Yoshihisa Taira, Philippe Manoury, François-Bernard Mâche, Hugues Dufourt, Edgar Varèse, Maurice Ohana, Miloslav Kabelac, Iannis Xenakis).

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Ci-dessous, diverses pochettes d'éditions contenant également une pièce de Peter Schat (1935-2003) et une de Makoto Shinihara (né en 1931).

 

R-913637-1179147609

 

R-772897-1187900934

 

R-8756376-1468088977-2404

 

Lors de cet enregistrement, les membres étaient Claude Ricou, Georges Van Gucht, Jean Batigne (1933-2015), Jean-Paul Finkbeiner (tout quatre membres fondateurs) et Detlev Henri Kieffer (né en 1944) et Gabriel Bouchet.

Quant à Claude Petitpierre, le récitant, nous n'avons pas trouvé d'informations le concernant.

 

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Mise en ligne le 16 septembre 2011 par TheWelleszCompany

Le texte utilisé n'est pas la version complète. De plus, une partie a été déplacée.

 

(...)

Tu es l'oiseau.

Je suis la flèche empennée des plumes de

l'oiseau.
Je vole.
Tu voles.
Je vogue.
Tu vogues.
Nous voguons entre les mâchoires du ciel et

de la
Terre.
Je romps
Je plie
Je coule

Je m'appuie sur les coups que l'on me porte
Je gratte
J'obstrue
J'obnubile

Je fais rétrograder la marche des vivants
Et toi, qui en misère as abondance
Et toi,

Par ta soif, du moins, tu es soleil, Épervier de ta faiblesse, domine!

(...)

Ton égout traverse la
Royale
Demeure.
Six mille lames de mots tu as en ta bouche.
Faible, dis-tu.
Qui est faible, traversant les quatre mondes ?

(...)

Regarde :

Je fais tournoyer la femme

Je lynche le vieillard

J'enivre la racine

Je galope dans le troupeau de girafes

Je suis le guerrier parachuté

Je suis l'oreille quand il y a du bruit

Je trompe, je traverse

Je n'ai pas de nom

Mon nom est de gaspiller les noms

Je suis le vent dans le vent.



Je suis celui qui enfanta les dieux
Dans mon bassin ils ont été créés
De mon bassin ils ont été chassés.