Les présidentielles ont commencé en France, les partis s’organisent, les candidats se médiatisent.
Dans cette série politique, nous tâcherons d'évoquer les candidats (pour en avoir au moins entendu parler) et de parler des élections en général.

Voici un petit extrait de Mendiants et Orgueilleux (actuellement publié chez Joelle Losfeld).

 

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Ce roman d'Albert Cossery (Le Caire, 1913 - Paris, 2008) raconte l'histoire de Gohar, mendiant et philosophe, de ses amis, d'un bordel, d'un meurtre, de drogue, des strates du Caire et de la vie avec détachement, humour et sérénité.
Au début du roman, Gohar rencontre un autre mendiant, ils ont une conversation instructive.

      Un peu plus loin, il sourit en voyant l’immanquable mendiant accroupi dans son coin habituel. C’était toujours le même rite qui se déroulait : chaque fois qu’il passait devant lui, Gohar n’avait pas d’argent ; alors il s’excusait, et une conversation, d’un intérêt savoureux, s’engageait entre eux. Gohar le connaissait depuis longtemps et appréciait sa compagnie. C’était un mendiant d’un genre assez spécial, en ce sens qu’il ne formulait aucune plainte et ne souffrait d’aucune infirmité. Au contraire, il resplendissait de santé, et sa galabieh intacte était presque propre. Il avait un regard perçant qui trahissait le mendiant professionnel apte à juger d’un seul coup son client. Gohar l’admirait de n’avoir même pas songé à sauvegarder les apparences. Dans la confusion générale, personne ne semblait attacher de l’importance à son état de mendiant sain et florissant. Parmi tant d’absurdités réelles, le fait de mendier paraissait un travail comme un autre, le seul travail raisonnable d’ailleurs. Il occupait toujours ma même place, avec la même dignité qu’un fonctionnaire derrière son bureau. Les gens lui jetaient une obole en passant. Parfois il interpellait le donateur : il venait de tomber sur une pièce fausse. Alors commençaient d’interminables palabres, où les injures avaient le poids de l’éternité. Il parlait d’appeler la police. Cela finissait toujours à son avantage.
      Gohar s’arrêta pour le saluer.
-     Salut sur toi, dit le mendiant. Je te voyais venir de loin ; je t’attendais.
-     Je m’excuse, dit Gohar. Je n’ai pas d’argent ; ce sera la prochaine fois.
-     Qui t’a dit que je voulais de l’argent ?
-     Pourquoi pas ? Je pourrais croire que tu me dédaignes.
-     Loin de moi cette pensée, protesta le mendiant. Ta seule vue m’enchante ; j’aime bavarder avec toi. Tu vaux plus par ta présence que tous les trésors de la terre.
-     Tu me flattes, dit Gohar. Les affaires vont bien ?
-     Dieu est grand ! répondit le mendiant. Mais qu’importe les affaires. Il y a tant de joies dans l’existence. Tu ne connais pas l’histoire des élections ?
-     Non, je ne lis jamais les journaux.
-     Celle-là n’était pas dans les journaux. C’est quelqu’un qui me l’a racontée.
-     Alors, je t’écoute.
-     Et bien ! Cela s’est passé il y a quelque temps dans un petit village de Basse-Égypte, pendant les élections pour le maire. Quand les employés du gouvernement ouvrirent les urnes, ils s’aperçurent que la majorité des bulletins de vote portaient le nom de Barghout. Les employés du gouvernement ne connaissaient pas ce nom-là ; il n’était sur la liste d’aucun parti. Affolés, ils allèrent aux renseignements et furent sidérés d’apprendre que Barghout était le nom d’un âne très estimé pour sa sagesse dans tout le village. Presque tous les habitants avaient voté pour lui. Qu’est-ce que tu penses de cette histoire ?
      Gohar respira avec allégresse ; il était ravi. « Ils sont ignorants et illettrés, pensa-t-il, pourtant ils viennent de faire la chose la plus intelligente que le monde ait connue depuis qu’il y a des élections. » Le comportement de ces paysans perdus au fond de leur village était le témoignage réconfortant sans lequel la vie deviendrait impossible. Gohar était anéanti d’admiration. La nature de sa joie était si pénétrante qu’il resta un moment épouvanté à regarder le mendiant. Un milan vint se poser sur la chaussée, à quelques pas d’eux, fureta du bec à la recherche de quelque pourriture, ne trouva rien et repris son vol.
-     Admirable ! s’exclama Gohar. Et comment se termine l’histoire ?
-     Certainement, il ne fut pas élu. Tu penses bien, un âne à quatre pattes ! Ce qu’ils voulaient en haut lieu, c’était un âne à deux pattes.
-     Pour une histoire aussi merveilleuse, tu mérites vraiment quelque chose. Tu as réjoui mon cœur. Que puis-je faire pour toi ?
-     Ton amitié me suffit, dit le mendiant. Je savais d’avance que tu apprécierais.
-     Tu me combles d’honneur, dit Gohar. À un de ces jours, j’espère.

Albert Cossery, Mendiants et Orgueilleux, Juillard, Paris, 1951