Radioscopie demeure l’une des émissions les plus connues du PAF (Paysage Audiovisuel Français). Diffusée entre 1968 et 1988, animée par Jacques Chancel (né en 1928) il a interviewé beaucoup de personnalités française et internationale. Régulièrement rediffusés, beaucoup de ces entretiens constituent de véritables documents, comme celui-ci avec Danilo Kiš (1935 – 1989) à l’occasion d’une remise d’un prix au festival de littérature de Nice le 13 mai 1989.

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Pour nous, l’un des intérêts de ce début d'entretien réside dans le choix de ses traductions et sa façon autonome d’apprendre le français.

Si le transcripteur a conservé certaines incorrection de langage, ce n’est bien évidemment pas pour critiquer. L’auteur s’exprime parfaitement en français. Nous avons souligné en italique des incorrections qui nous ont paru fréquentes parmi les étudiants de français.

Une dernière chose : l'émission, radiophonique, ne dispose pas d'une  illustration spécifique à chaque vidéo. On a utilisé une photo montrant Jacques Chancel (à gauche) et René Goscinny (à droite).

Transcription

Jacques Chancel – Radioscopie
Danilo Kiš – Danilo Kiš
Jacques Chancel – Jacques Chancel

Jacques Chancel – Nous voici à Nice (06) pour un festival du livre que je suis depuis son commencement. Je dois dire, et je vais le dire vite : je dois dire mon étonnement. Je me demande s'il s'agit encore d'un rassemblement d'amoureux, d'amoureux du livre. Mais je suis quand même content puisque nous avons tout autour de nous au-delà de ces vitres énormément d'amis. Mais pour ce qui concerne le festival lui-même et comme j'ai eu l'habitude, et comme j'ai l'habitude d'être précis, je dois dire que d'une certaine manière, le désert s'est installé et nos regrets sont vifs car le livre n'est pas bien portant en ce moment et j'ai l'impression qu'il ne méritait pas encore ce coup. Alors les grands éditeurs devraient vraiment y réfléchir et puis les autres aussi et puis peut-être faudrait-il prendre une décision, cette décision, quelle qu'elle fût. Et cela, je tenais à le dire. Et maintenant je suis heureux de vous accueillir Danilo Kiš. Je précise tout de suite que votre nom s'écrit K comme Képi – I – S mais il y a un petit accent au dessus du S.

Danilo Kiš – Oui un oiseau, je dis à mes élève pour rire "c'est un oiseau".

Jacques Chancel – Ce soir vous allez recevoir le grand prix du festival du livre, c'est l'aigle d'or qui est important, ça couronne une carrière internationale, vous êtes Yougoslave, vous êtes en ce moment installé à Belgrade, mais vous avez vécu beaucoup en Hongrie et au Monténégro. Vous avez été lecteur de serbo-croate à l'université de Strasbourg (67) pendant quelques années, ensuite à Bordeaux (33). Et puis surtout, il y a vos livres. Bon, nous parlons de ces livre, j'en ai là deux devant moi, Jardin, Cendre, où il est question seulement de littérature, et puis un Tombeau pour Boris Davidovitch, où il est surtout question de politique. Je sais bien que vous voulez faire passer la littérature avant la politique, mais, plus encore que tout cela, peut-être, vous avez traduit les poètes hongrois et russes et puis, merci !, vous avez également traduit Baudelaire, Lautréamont, Verlaine, Prévert, et Raymond Queneau, et j'ai l'impression que vous aviez la nécessité d'avoir des maîtres. Autrement on ne traduit pas, car la traduction est un genre quand même difficile et j'irai jusqu'à dire même que c'est un apostolat.

 

Jardin Cendre     tombeau pour boris davidovitch

Danilo Kiš – Oui, enfin, si vous permettez, j'ai traduit, enfin le plus souvent, comme vous le voyez déjà des poètes, plutôt que des prosateurs, parce que je suis disons un poète manqué et je l'avoue. J'ai voulu être poète et ça ne marchait pas et après j'ai commencé à traduire les poètes et comme ça j'ai vécu la poésie par les œuvres des poètes que j’ai traduits.

Jacques Chancel – Alors bien évidemment, nous sommes dans une position un peu particulière parce que votre pays a eu récemment un drame, un drame qu’on attendait d’ailleurs. Vous n’aimez pas beaucoup qu’on puisse en parler. Mais quand même il y a des lignes très nettes que vous avez inscrites dans un journal tout à fait récemment, et vous avez écrit, Danilo Kiš : « Il aura fallu la maladie du Maréchal Tito pour que le monde redécouvre la Yougoslavie. » J’ai l’impression que vous vous trompez un peu, et vous écrivez, vous allez plus loin, « Nous sommes l’exotisme, nous sommes le scandale politique, nous sommes à la rigueur les bons souvenirs de la Marne et la conscience des poilus d’orient, ou des anciens combattants et de quelques maquisards, oui, nous sommes aussi les beaux couchers de soleil sur la côte adriatique, les paisibles souvenirs touristiques des beaux et paisibles couchers de soleil sur l’Adriatique, un point c’est tout. » Vous ne pensez pas que vous allez un peu trop loin ? Nous avons quand même sur la Yougoslavie d’autres idées.

Danilo Kiš – Oh vous savez, je sais pas. Concernant la littérature, je ne crois pas que nous sommes connus nulle part, ni en France ni ailleurs. Et d’un point de vue politique, enfin oui, point de vue touristique, aussi. Mais je pense que nous n’existons pas et je ne dis pas que c’est la faute des Français ou des étrangers, c’est notre faute aussi. Mais d’autre côté, nous n’existons pas aussi comme littérature parce que je sais dans mes conversations avec mes amis écrivains et critiques français, nous avons des points communs quand on parle de la littérature française, mais quand on parle de la littérature russe, je voudrais citer toujours mes écrivains préférés que je cite toujours, que je recite encore une fois : Krleža, Andrić, Crnjanski, très difficile à prononcer, mais vraiment je ne peux pas faire de rapprochements, je ne peux pas les citer les Français, parce qu’ils ne savent pas, ils n’existent pas pour eux, je ne dis pas que c’est leur faute, c’est la nôtre aussi, mais c’est comme ça. Et je ne dis pas que c’est grave, mais c’est comme ça.

Jacques Chancel – Enfin disons qu’il y a une littérature yougoslave inconnue à l’étranger mais on peut bien dire également, il suffit d’aller un peu loin, ne serait-ce qu’en Amérique pour s’apercevoir qu’il y a une littérature française totalement inconnue, elle aussi de ce côté-là.

Danilo Kiš – Oui, peut-être…

Jacques Chancel – Presque inconnue.

Danilo Kiš – Vous savez peut-être, ce qui est inconnu de la littérature française en Amérique, ça mérite d’être inconnu, je pense. Mais parce que les grands noms de la littérature française sont connus je pense aussi bien en Amérique que chez nous, que partout, voilà une différence, une petite différence.

Jacques Chancel – Mais comment se fait-il que vous parliez, comme vous le faites, le français, quelles ont été vos études, quelles ont été vos rapprochements avec notre pays ?

Danilo Kiš – Ecoutez, enfin, j’ai commencé à apprendre le français que je ne parle pas bien toujours mais je l’ai appris à l’école un tout petit peu et après j’ai commencé à traduire les poètes français comme ça : j’ai pris un dictionnaire et j’ai voulu lire les poèmes d’Apollinaire, justement, c’était Apollinaire, j’ai commencé mot par mot et après j’ai demandé à des amis : « enfin, est-ce que j’ai bien traduit ? », ils m’ont dit que j’ai fait des bêtises, enfin, en traduisant, comme ça, tout en apprenant, et comme ça lentement, et après bien sûr dans les cafés, avec les amis, comme ça…

Jacques Chancel – On vous a tenu, non pas rigueur, mais on vous a tenu compte que vous aviez traduit des poètes français, et vous avez eu quelques récompenses chez nous car c’est quand même bien que vous ayez porté la poésie française à l’extérieur. Ou au contraire, vous l’avez fait en « maquisard » ?

Danilo Kiš – J’ai pas très bien compris qu’est-ce que vous voulez dire ?[1]

Jacques Chancel – On ne vous a jamais demandé de traduire de poèmes, vous l’avez fait parce que vous les aimiez.

Danilo Kiš – Ah bien sûr, bien sûr, et c’est jusqu’à aujourd’hui enfin je fais moins de traduction, c’était toujours d’abord parce que j’ai toujours envie de traduire un poème que quand ça me plaît, et c’est comme je le dis, disons, posséder un poème, c’est de le traduire, de l’avoir jusqu’au bout. Ça veut dire vous le traduisez dans votre langue, que ça soit pour vous-même plus proche pour ceux qui aimeraient bien lire. Moi je suis pas, d’ailleurs, le seul, nous avons de très bons traducteurs de la poésie aussi bien française que des autres pays, d’autres poésies et je le fais le plus souvent pratiquement sans exception par mon propre choix, ça veut dire que dès que je trouve un poète intéressant, un livre intéressant, je le traduis.

Jacques Chancel – Et c’est se sacrifier un tout petit peu, quand même, que de s’occuper tellement des autres, vous ne pouvez plus écrire pour vous…

Danilo Kiš – Oui, il y a un peu de vérité là-dedans, mais d’autre côté je pense qu’entre des gens on apprend beaucoup de métier parce que on comprend un peu qu’est-ce que ça veut dire changer un mot contre un autre, refaire la phrase, je pense que c’est pratiquement le meilleur apprentissage de l’écriture, c’est la traduction et de l’autre côté, faut pas oublier que je vis à peu près de cela, n’est-ce pas. L’honoraire que j’ai pour les traductions qui sont plus recherchées, n’est-ce pas, même Baudelaire qui est le plus recherché dans mon pays que moi-même, surtout au commencement quand j’ai commencé à écrire. Et comme ça j’ai gagné ma vie.

Jacques Chancel – Queneau, Baudelaire, Prévert, traduits par vous, ont beaucoup plus de lecteurs que les livres de Danilo Kiš ?

 

stilske vezbe    caca u metrou

 

Danilo Kiš – Je pense que oui, parce que d’abord ce sont les écrivains qui sont lus à l’école, à l’université, donc chaque génération d’élèves et d’écoliers, n’est-ce pas, lisent, dans ma traduction ou dans une autre, de tels poètes.

Jacques Chancel – Alors vous vivez de vos traductions comme un artisan.

Danilo Kiš – Justement, justement. En même temps, je voudrais toujours, et j’ai réussi jusqu’à aujourd’hui de faire ça, de traduire les poètes que j’aime. Donc je ne peux traduire un poète qui ne me plaît pas.

Jacques Chancel – Et quels sont les écrivains qu’on aime en Yougoslavie, les écrivains français ? Il y a une grande influence de la France ?

Danilo Kiš – Il y en avait, il y a toujours, peut-être maintenant moins qu’avant, je suis peut-être un des derniers, enfin, ma génération, c’est la dernière génération, disons, d’intellectuels, parlant et lisant français. Maintenant c’est plutôt l’anglais, bien sûr, comme un peu partout dans le monde.

Jacques Chancel – Nos œuvres ne sont plus tellement attendues avec impatience.

Danilo Kiš – Je dirais que non, pas comme avant, évidemment, c’était comme d’ailleurs en France, n'est-ce pas, avec la disparition de Sartre et Camus et des trois ou quatre grands derniers écrivains

Jacques Chancel – Roland Barthes[2].

 

mythologies  roland Barthes  knizevnosti mitologija semiologija

Danilo Kiš – Roland Barthes bien sûr, etc. Donc on n’a pas trouvé les remplaçants pour le moment,

Jacques Chancel – Mais les écrivains yougoslaves ne font pas un complexe devant tout cela, devant par exemple les écrivains français ? Ils mènent leur vie même s’ils ne sont pas connus, comme ils le souhaiteraient, dans les autres pays... Vous disiez tout à l’heure que vous étiez dans une petite chapelle et que vous n’arriviez pas à franchir les frontières… sauf vous.

Danilo Kiš – Non vous savez nous sommes, disons, traduits, je suis pas le seul, il y a nos grands… [à suivre]



[1] Nous non plus.

[2] 1915 – 1980, disparu un peu plus d’un mois plus tôt, le 26 mars.1980.